Le mouvement oecuménique au 21ème siècle

Nous célébrons ces jours-ci le 40e anniversaire du Groupe mixte de travail. C’est avec gratitude que nous pensons à ces quatre décennies d’une coopération parfois difficile, mais néanmoins fructueuse, du COE et de l’Eglise catholique romaine.

Nous remercions tous ceux qui ont été nos compagnons et nos amis sur ce chemin. Toutefois, le but de notre colloque ne consiste pas en une simple rétrospective, mais principalement à regarder vers l’avant, à réfléchir à ce que seront le rôle et le mandat du Groupe mixte de travail à l’avenir et à trouver les moyens grâce auxquels il peut contribuer au renouveau du mouvement œcuménique au 21e siècle.

I. L’engagement œcuménique de l’Eglise catholique

Dans l’Eglise catholique, le développement de l’œcuménisme au cours du 20e siècle a été apprécié bien avant que le Concile Vatican II (1962-65) prenne part officiellement à ce mouvement. Dès la première moitié du siècle, des théologiens tels que Paul Couturier, Hans Urs von Balthasar, Karl Adam et un grand nombre d’autres ont préparé la voie au Décret Unitatis Redintegratio dans lequel le Concile affirme que la restauration de l’unité de tous les chrétiens est l’une de ses préoccupations principales. Cette décision se fonde sur le mandat que notre Seigneur a confié à son Eglise dans sa prière, à la veille de sa mort : "Que tous soient un" (Jean 17, 21)

Le pape Jean-Paul II a qualifié à plusieurs reprises cette décision d’irrévocable et d’irréversible ; en fait, la tâche œcuménique était l’une de ses priorités pastorales. Le pape Benoît XVI, dès son élection, a réaffirmé ce même engagement en ces termes : " A la suite de mes prédécesseurs, particulièrement Paul VI et Jean-Paul II, j’éprouve le besoin intense de réaffirmer l’engagement irréversible pris lors du Concile Vatican II et qui s’est poursuivi au cours des années écoulées, grâce notamment à l’action du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens."

II. Brève rétrospective

Pour comprendre nos relations œcuméniques, il nous faut les replacer dans la perspective d’un bref historique. Ce n’est qu’en voyant clairement d’où nous venons que nous serons en mesure de savoir où nous allons dans ce nouveau siècle.

Près de cent ans se sont écoulés depuis les débuts du mouvement oecuménique moderne que l’on fait habituellement remonter à la Conférence mondiale sur la mission qui s’est tenue à Edimbourg en 1910. A l’époque, un signe prophétique de l’entrée de l’Eglise catholique dans la mouvance oecuménique a peut-être été posé par l’évêque Geremia Bonomelli de Crémone (1831-1914), qui a envoyé un message personnel à la Conférence. Il s’agit là probablement de l’un des premiers contacts non officiels entre l’Eglise catholique et le mouvement œcuménique à ses débuts. Peu après, le 2 novembre 1914, Robert Gardner, secrétaire de la Commission de l’Eglise épiscopale des Etats-Unis, écrivait au secrétaire d’Etat Gaspari pour lui demander une audience auprès du pape, afin de parler de la proposition d’une conférence de toutes les communions chrétiennes en vue de discuter des questions relatives à Foi et constitution. L’audience a été accordée et en mai 1919, une délégation de cinq épiscopaliens rendit visite au pape Benoît XV (1914-1922).

Ces exemples prouvent que des contacts existaient avec l’Eglise catholique dès les origines du mouvement œcuménique. Mais il fallait encore surmonter de nombreux obstacles. Lors de la première Conférence de Foi et constitution à Lausanne en 1927, l’Eglise catholique n’était pas prête à y envoyer des délégués officiels. Ce n’est que le 20 décembre 1949 qu’une Instruction du Saint Office a contribué à créer une attitude plus positive à l’égard de la participation de catholiques aux rassemblements œcuméniques. C’est ainsi que quatre catholiques ont pu participer à l’Assemblée du COE à La Nouvelle-Delhi en 1961, chose que nous trouvons normale aujourd’hui.

Le Concile Vatican II a créé une atmosphère propice à l’entrée de l’Eglise catholique dans le courant de l’œcuménisme moderne. En 1960, le pape Jean XXIII créa le "Secrétariat pour la promotion de l’unité des chrétiens", l’une des Commissions préparatoires au Concile. L’une des premières tâches du Secrétariat était de conseiller le Pape sur la procédure à suivre pour inviter des observateurs venus d’autres Eglises et communautés ecclésiales, ainsi que des représentants des organismes œcuméniques. En 1962, le Secrétariat a été mis au même niveau que les autres commissions conciliaires ; elle était donc responsable de préparer et de présenter au Concile les documents sur l’œcuménisme (Unitatis Redintegratio), sur les religions non chrétiennes (Nostra Aetate), sur la liberté religieuse (Dignitatis Humanae) et, en coopération avec la commission doctrinale, la Constitution dogmatique sur la Révélation divine (Dei Verbum).

L’une des tâches incombant au Secrétariat pendant le Concile consistait à faciliter la participation de plus de 100 observateurs œcuméniques, au nombre desquels se trouvaient deux observateurs du COE ; ceux-ci, au travers du secrétariat, ont exercé une influence remarquable sur le Concile. Leur présence a contribué à créer une atmosphère de confiance qui a permis divers dialogues œcuméniques et l’établissement de relations structurées avec le COE. L’idée de créer un Groupe mixte de travail a vu le jour au cours de rencontres entre le premier secrétaire général du COE, le pasteur Visser t’Hooft, et le premier président du Secrétariat, le cardinal Augustin Bea, tous deux éminents pionniers et promoteurs du mouvement œcuménique. Ils imaginèrent de faire du Groupe mixte de travail un forum consultatif et un instrument de coopération flexible. Celui-ci put se réunir pour la première fois à Bossey, en mai 1965, c’est à dire avant même la clôture du Concile. C’était là un jalon important que nous avons raison de célébrer aujourd’hui.

L’Eglise catholique et le COE sont deux entités entièrement différentes : l’une est une Eglise mondiale chargée d’une mission universelle et dotée d’une structure d’enseignement et de gouvernement, l’autre un conseil d’0Eglises qui se conçoit comme une communauté fraternelle d’Eglises. Cependant, lorsque l’on relit les nombreuses déclarations et les huit rapports du Groupe mixte de travail, on se rend immédiatement compte de l’engagement avec lequel il a répondu à sa vocation œcuménique et s’est efforcé de prendre en compte les dimensions à la fois théologiques, sociales et pastorales de l’œcuménisme. On est aussi amené à réfléchir à la richesse de l’expérience commune qu’il a offerte à ses membres et aux progrès qui ont pu être accomplis au cours de cette période, avec l’aide de Dieu, sur la voie de la pleine communion visible.

Le pape Benoît XVI a réaffirmé l’intérêt que le pape Jean-Paul II a manifesté à diverses reprises pour le travail du Groupe mixte de travail, à l’occasion de la visite à Rome, en juin dernier, du pasteur Samuel Kobia, secrétaire général du COE. Ainsi, nous pouvons nous réjouir des tâches et des défis nouveaux qui sont devant nous en ce nouveau siècle.

III. Situation actuelle du mouvement œcuménique

Après 40 ans d’une expérience œcuménique intense, nous pouvons regarder le passé avec reconnaissance pour les progrès accomplis dans ce voyage vers la pleine unité visible. Mais nous devons aussi jeter un regard critique sur la situation présente du mouvement œcuménique. Il a connu des temps forts, mais aussi des difficultés, des malentendus et des illusions. Nous ne pouvons pas, ici, entrer dans les détails, mais une évaluation générale sera entreprise au cours de ce colloque.

D’une manière plus générale, nous pouvons dire que le mouvement œcuménique se trouve aujourd’hui dans une période de transition. D’une part, nous prenons acte avec gratitude des fruits excellents du dialogue œcuménique, en particulier la redécouverte de la fraternité chrétienne parmi les membres des différentes communautés chrétiennes, qui ne se considèrent plus comme ennemis ou concurrents, mais comme frères et sœurs en Christ faisant route ensemble vers la communion complète. D’autre part, nous ne saurions ignorer la critique théologique, politique et institutionnelle du mouvement œcuménique qui ne vient pas seulement de groupes dits fondamentalistes, mais de certaines Eglises anciennes et vénérables ainsi que de théologiens sérieux. Pour certains d’entre eux, œcuménisme est devenu un terme chargé négativement, un équivalent de syncrétisme, de relativisme doctrinal et d’indifférentisme.

En outre, nous devrions garder à l’esprit, en ce début du 21e siècle, les changements intervenus sur la scène œcuménique. Au niveau mondial, nous observons d’une part la création d’unions et d’alliances, l’apparition d’un très grand nombre de documents de consensus ou de convergence ; d’autre part, nous notons l’existence de tensions et même de nouvelles divisions souvent provoquées par des questions éthiques. Nous observons aussi l’émergence de nouvelles communautés de type évangélique ou pentecôtiste, qui connaissent parfois une croissance énorme, et souvent n’adhèrent pas au mouvement œcuménique ou lui sont même ouvertement hostiles. Pensons aussi au phénomène relativement récent des nouvelles configurations œcuméniques composées de diverses coalitions œcuméniques : le COE, les communions chrétiennes mondiales, les organisations œcuméniques régionales et les organisations non gouvernementales œcuméniques. Aux niveaux national et local, nous avons été témoins de la croissance de conseils d’Eglises et d’organismes similaires. C’est dans ce contexte qu’il faut situer la discussion qui nous est proposée sur "L’œcuménisme au 21e siècle", ou la reconfiguration du mouvement œcuménique.

Nous ne pouvons pas réagir à cette situation uniquement et principalement au plan institutionnel et organisationnel. Cette période de transition doit avoir son propre "ethos", assorti de la volonté d’approcher des partenaires et de leur tendre la main de la réconciliation, afin de guérir les blessures héritées de l’histoire (purification des mémoires). Sans risquer de trahir notre foi ou notre conscience, nous pourrions aujourd’hui déjà accomplir ensemble beaucoup plus que nous ne faisons réellement : étude commune de la bible, échange d’expériences, collecte de textes liturgiques, liturgies communes de la Parole, compréhension meilleure de notre tradition commune ainsi que des différences existant entre nous, coopération dans les domaines du développement et de la sauvegarde de l’environnement, des médias, etc. L’œcuménisme spirituel et la formation œcuménique, comme nous allons le voir, revêtent une importance particulière pour cette période de transition.

C’est dans cet esprit nouveau que les partenaires participant au mouvement œcuménique doivent chercher des formes et des structures institutionnelles pour la période de transition actuelle. Ce sont des efforts que l’on peut entreprendre notamment au travers des conseils d’Eglises à l’échelon national et local. Ils ne constituent pas une super-Eglise, et n’exigent d’aucune Eglise l’abandon de la conception qu’elle a d’elle-même. Si ce sont, en définitive, les Eglises elles-mêmes qui sont responsables de ce voyage œcuménique, les conseils d’Eglises sont cependant des instruments importants pour la promotion de l’unité et des espaces précieux pour l’échange d’informations, pour la communication et la coopération entre les Eglises.

IV. L’œcuménisme au 21e siècle

En ce début du 21e siècle, le mouvement œcuménique a besoin d’une vision œcuménique revitalisée, d’un esprit renouvelé et d’un nouvel engagement de tous les partenaires. Cela ne signifie pas que l’on se mette à échafauder des utopies irréalistes pour l’avenir. Au lieu de nous fixer sur l’impossible et de nous en irriter, nous devons vivre la communio déjà donnée et faire ce qui est possible aujourd’hui. C’est plus que ce que nous faisons normalement. En avançant de cette manière réaliste, pas à pas, nous pouvons espérer qu’avec l’aide de l’Esprit de Dieu, qui est toujours prêt à nous surprendre, nous trouverons le chemin d’un avenir commun.

Alors, quelle est notre vision, quelle est ma vision catholique du mouvement œcuménique pour le 21e siècle ? Dans ce qui suit, je souhaite résumer ma position en cinq points :

1. En premier lieu, le mouvement œcuménique du 21e siècle a besoin de clarifier, parfois à nouveaux frais, ses fondements théologiques. Autrement, il en sera comme de la maison bâtie sur le sable qui s’écroule lorsque vient la tempête (cf. Matthieu 7,26). Il n’est pas ici question d’un simple sentiment familial émotionnel ou d’un humanitarisme vague. La pierre d’angle est Jésus Christ (cf. Matthieu 21,42 et al.). C’est cette notion qui constitue la base constitutionnelle du COE et qui sous-tend aussi le Concile Vatican II. Conformément à nos conceptions, ce fondement est posé dans l’Ecriture sainte elle-même et dans son interprétation telle qu’elle se trouve dans le credo et dans les premiers conciles reconnus par tous ; par le seul baptême au nom du Dieu trinitaire, nous sommes incorporés au seul Corps du Christ (cf. Galates 3,28 ; 1 Corinthiens 12, 13). Par notre foi commune en un seul Dieu, un seul Seigneur, un seul Seigneur et un seul baptême, nous sommes un seul corps en Christ (cf. Ephésiens 4, 4s.). Nous sommes dans une communion déjà existante, mais pas encore complète, qui nous permet de nous donner les uns aux autres le beau nom de chrétiens.

La continuation du dialogue sur le baptême et la reconnaissance mutuelle de ce même baptême, lancé avec succès en 1982 sur la base des documents de Lima sur Baptême, eucharistie, ministère, revêt donc une importance fondamentale pour nos futures relations œcuméniques. Nous saluons l’affirmation du Troisième colloque international des conseils d’Eglises tenu à Hong Kong en 1993 selon laquelle le baptême est un élément commun qui nous lie et oblige les chrétiens à agir en vue de l’unité du corps du Christ.

Nous sommes reconnaissants aussi pour le document de Foi et constitution intitulé Confesser la foi commune. Explication de la foi apostolique, publié en 1999, et nous regrettons que ce document important n’ait pas reçu l’écho et la réception qu’il méritait. Si nous ne poursuivons pas ce projet et ne l’approfondissons pas, l’œcuménisme deviendra vague et ambigu. Il sera coupé de ses racines, dépérira et finira par mourir, ou il sera manipulé à d’autres fins qui ne sauraient être les nôtres. C’est pourquoi nous demandons au COE de redonner à Foi et constitution l’importance qui était la sienne à l’origine dans le mouvement œcuménique et dans le programme du COE. Le Groupe mixte de travail ne peut pas être un moteur d’appoint pour ce que Foi et constitution devrait faire.

2. Mon second point concerne une vision et un objectif communs. Qu’entendons-nous par "l’unité visible en une seule foi et en une seule communauté eucharistique, exprimée dans le culte et dans la vie commune en Christ, à travers le témoignage et le service au monde", comme le déclare la Constitution du COE ? Les partenaires, au sein du mouvement œcuménique, partagent-il une même conception de l’œcuménisme et de ses buts ? Si nous n’avons pas de réponse à la question de savoir où nous allons, nous n’irons nulle part. Le proverbe qui dit "sans vision, le peuple meurt" vaut pour nous aussi. L’Assemblée du COE qui s’est tenue à Harare en 1998 a donné un témoignage profondément émouvant sur "Notre vision œcuménique". Elle était toutefois assez réaliste pour confesser que jusqu’à maintenant, nous ne partageons pas une vision pleinement commune. Ce n’est pas là la moindre des raisons de la crise de l’œcuménisme. La conception catholique de l’unité, en tant qu’unité complète de la foi, des sacrements et du ministère ecclésial, correspond en principe à celle de nos Eglises sœurs orthodoxes, mais diffère malheureusement de l’interprétation la plus courante de la position protestante dominante et de son fameux "satis est consentire de doctrina evangelii et de administrationne sacramentorum".Avec certains théologiens luthériens, les catholiques pourraient dire : "Satis est non satis est".

Toutefois, la conception catholique de l’unité ne doit pas être confondue avec l’uniformité. Le principe du concile des Apôtres est valable pour nous aussi, à savoir qu’il ne faut imposer aucun fardeau qui ne soit nécessaire (Actes 15, 28). L’unité conçue comme communion implique l’unité dans la diversité et la diversité dans l’unité. Mais, de même que l’unité ne saurait se confondre avec l’uniformité, la pluralité ne doit pas être identique à un pluralisme de doctrines contradictoires où à un indifférentisme au sujet de nos positions confessionnelles respectives. L’indifférentisme n’est jamais un fondement solide sur lequel on peut construire.

Le dialogue présuppose des partenaires qui ont leur identité claire et distincte ; ce n’est qu’alors qu’ils peuvent apprécier une identité différente et entrer dans un dialogue qui a un sens et porte du fruit. La déclaration de Toronto de 1950 posait que des ecclésiologies différentes n’empêchent pas le dialogue œcuménique, mais qu’elles sont au contraire une interpellation et une invitation au dialogue. Cette affirmation vaut aussi pour la Déclaration - controversée -Dominus Jesus (2000), de la Congrégation du Saint Siège pour la doctrine de la foi, qui ne disait rien de plus que ce que toute personne bien informée sait déjà, c’est-à-dire que catholiques et protestants ont une ecclésiologie différente et que cette divergence devrait faire à l’avenir l’objet d’un dialogue sérieux.

Un tel dialogue va bien au delà d’un simple échange d’idées ; d’une certaine manière, il est un échange des dons que reçoit chacune des Eglises en présence. Dans le dialogue, nous pouvons apprendre les uns des autres. Il n’en sortira pas une nouvelle super-Eglise. Dans la mesure où, dans le dialogue, nous croissons et parvenons à l’état d’adultes, à la taille de Jésus Christ dans sa plénitude (cf. Ephésiens 4, 13), l’Eglise elle aussi réalise plus concrètement ce qu’elle est, ce qu’elle a toujours été et ce qu’elle sera toujours ; elle parvient à une réalisation concrète plus complète de sa catholicité. Il ne s’agit pas ici d’un œcuménisme dit "du retour", d’un retour en arrière, mais d’un cheminement orienté vers le Christ et vers l’avenir, sous la conduite du Saint Esprit, vers toute la vérité (Jean 16, 13).

Ainsi, l’œcuménisme du 21e siècle doit être cohérent et honnête dans ses intentions, ses buts et son orientation. Cependant, les partenaires ne peuvent pas partager une même vision du but sans un fondement théologique commun sur la signification de l’Eglise et de son unité. C’est la raison pour laquelle le projet de Foi et constitution sur La nature et le but de l’Eglise a selon nous une haute priorité pour le débat œcuménique au 21e siècle.

3. Lorsque le fondement et le but sont clairs, alors - et c’est mon troisième point - la route devient sûre. Elle n’a rien d’extraordinaire, mais est identique au cheminement de la vie chrétienne. Il n’existe pas d’œcuménisme sans conversion, et pas d’avenir du tout sans conversion La meilleure réflexion que je connaisse à ce sujet se trouve dans le document du Groupe des Dombes intitulé Pour la conversion des Eglises (1991). Ce document fait remarquer que l’identité confessionnelle et la conversion œcuménique ne s’excluent pas mutuellement, mais se complètent.

Le renouveau et la conversion du cœur comportent des aspects à la fois personnels et institutionnels. Le renouveau et la conversion personnels impliquent un changement d’attitude envers les autres, qui conduit à purifier les mémoires des expériences amères du passé et à éviter les déclarations injustes et polémiques, ouvrant ainsi la voie de la réconciliation. La conversion et la sanctification personnelles impliquent une spiritualité de communio, ce qui signifie que l’on fait de la place à l’autre et résiste aux tentations égoïstes que sont la concurrence, le carriérisme, la méfiance et la jalousie.

Dans le même temps, la réforme institutionnelle - le concile parle même d’une réforme permanente (perennis reformatio) - est un préalable et une condition essentielle au progrès dans le domaine de l’œcuménisme. Le pape Jean-Paul II n’a pas hésité à parler des structures du péché. L’Eglise est "à la fois sainte et toujours appelée à se purifier, poursuivant constamment son effort de pénitence et de renouvellement". Il ne fait pas de doute que l’Eglise du 20e siècle, après le concile, a entrepris de nombreuses réformes qu’aucune autre Eglise n’a réalisées. Il est compréhensible qu’après cette période de réformes, elle ait maintenant besoin de temps pour stabiliser sa vie interne et rassembler de nouvelles forces spirituelles en vue de l’avenir. Mais il ne fait pas de doute non plus, comme nos partenaires œcuméniques et nombre de nos fidèles nous le rappellent, que nous ne sommes pas encore au terme de la route.

De même, le mouvement œcuménique a besoin de la même réforme et du même renouveau que tous ses partenaires si nous voulons que les choses changent dans le nouveau siècle.

4. J’en viens à mon quatrième point, qui est l’âme et le cœur du mouvement œcuménique, à l’œcuménisme spirituel. Lorsque nous parlons d’œcuménisme spirituel, nous n’utilisons pas ce concept - malheureusement un peu éculé - dans le sens d’une spiritualité vague, faible, simplement sentimentale, irrationnelle et subjective, qui ne prendrait pas en compte la tradition ecclésiale objective ou l’ignorerait. On ne se réfère pas ici à un esprit quelconque, mais à l’Esprit de Jésus Christ qui confesse : "Jésus est Seigneur" (1 Corinthiens 12, 3). Le terme œcuménisme spirituel signifie l’enseignement de l’Ecriture, de la tradition vivante de l’Eglise et celle de ce à quoi ont abouti les dialogues œcuméniques qui ont été personnellement et entièrement assimilés, remplis de vie et qui deviennent lumière et force dans notre vie quotidienne.

Le simple activisme œcuménique devient une bureaucratie sans âme et il est condamné à s’épuiser ; le simple débat académique entre experts, tout important qu’il puisse être, échappe au fidèle ’normal’ et ne touche que marginalement son cœur et de sa vie. Nous ne pouvons étendre le mouvement œcuménique qu’en l’approfondissant.

Dans l’œcuménisme spirituel, la première place revient à la prière, qui s’associe à la prière de Jésus à la veille de sa mort : "que tous soient un (Jean 17,21). Cette prière est à son apogée au cours de la "Semaine de prière pour l’unité". L’unité des chrétiens ne saurait être le fruit du seul effort humain ; en tant qu’êtres humains, nous ne pouvons ni la ’faire’, ni l’organiser. Nous ne pouvons que la recevoir comme un don de l’Esprit. J’aimerais mentionner aussi le partage et la méditation de l’Ecriture Sainte, les échanges entre monastères, communautés et mouvements de spiritualité, les visites aux lieux de pèlerinage et aux centres de spiritualité. L’un des signes récents les plus encourageants dans ce domaine est la multiplication des réseaux de spiritualité œcuméniques qui s’établissent entre mouvements spirituels, monastères, fraternités et congrégations religieuses.

Le pape Jean-Paul II nous a rappelé une autre forme importante d’œcuménisme spirituel : celui de la "grande nuée de témoins" (Hébreux 12,1), et notamment de ceux qui ont donné leur vie pour le Christ, les nombreux martyrs d’un grand nombre de nos Eglises, orthodoxes, catholiques et protestantes, au cours du 20e siècle. Si les paroles de Tertullien sont vraies, lui qui écrivait au début du troisième siècle que le sang des martyrs est la semence de l’Eglise, alors nous pouvons aussi appliquer ce mot fameux au mouvement œcuménique et dire : le sang de tant de martyrs de tant d’Eglises, au 20e siècle, est la semence de l’unité des Eglises au 21e siècle.

5. Mon cinquième et dernier point concerne l’œcuménisme pratique. L’unité de l’Eglise n’est pas un but en soi. Elle est un instrument, un signe, une anticipation de l’unité de l’humanité entière. C’est une affirmation fondamentale du Concile Vatican II, et on la retrouve souvent dans les textes du COE.

Dès ses débuts à Edimbourg, le mouvement œcuménique a été intimement associé au mouvement missionnaire et à la Commission de mission et d’évangélisation. L’Eglise est missionnaire de par sa nature même, tandis que nos divisions nuisent à "la plus sainte des causes, la prédication de l’Evangile à toute créature". Aujourd’hui, la tâche missionnaire confiée à l’Eglise est loin d’être achevée ; à l’orée du 21e siècle, elle aborde un nouveau commencement.

La Conférence sur la mission et l’évangélisation qui s’est tenue à Bangkok en 1973 a pris conscience de la nouvelle situation missionnaire dans le monde post-colonial, mais sa proposition de moratoire et sa conception contextuelle de la mission ont soulevé des questions critiques de la part des milieux évangéliques. La conférence d’Athènes, il y a quelques mois, a constitué un nouveau commencement, même si l’on n’a pas encore de réponses communes. Tout cela a des conséquences pour le mouvement œcuménique du 21e siècle. Il n’y aura pas de nouvel enthousiasme œcuménique sans un renouveau de l’esprit missionnaire et sans une théologie adaptée à la nouvelle situation de la mission sur l’ensemble des cinq continents.

Le contexte universel de l’engagement en faveur de l’unité de l’Eglise a en outre des implications pour la diaconie sociale et politique, le témoignage pratique, la dignité de la personne humaine et les droits de l’homme, pour la sainteté de la vie, les valeurs familiales, l’éducation, la justice et la paix, la santé, la sauvegarde de la création et enfin, ce qui est loin d’être sans importance, pour le dialogue interreligieux.

Dans tous ces domaines, nous pouvons travailler ensemble, et cette coopération peut nous rapprocher. Mais, comme l’expérience le démontre, ces problèmes pratiques peuvent aussi, et ont malheureusement souvent débouché sur des divisions. Le slogan œcuménique : "la doctrine divise, l’action unit" n’a rien d’une évidence. Dans le passé déjà, des implications politiques ont souvent été responsables du fait que des conflits théologiques aboutissent à des divisions au sein de l’Eglise ; aujourd’hui, les options politiques séculières ont souvent le même effet.

La théologie peut dégénérer en idéologie nationaliste, conservatrice ou gauchiste ou en utopie sécularisée. On trouve sans peine des exemples de ces dangers ; aucune Eglise, ni même le COE, ne sont à l’abri de ces tendances ou de la perte du fondement théologique et du but de l’œcuménisme. Une réflexion théologique autocritique et sans illusions, et le discernement de l’Esprit seront nécessaires pour parvenir à un développement sain du mouvement œcuménique au 21e siècle.

Au fil des ans, les questions soulevées dans le débat œcuménique se sont déplacées du domaine de l’éthique politique à celui de l’éthique individuelle, notamment en ce qui concerne le comportement sexuel. Autrefois, un large consensus existant sur ces questions ; aujourd’hui, de nouvelles différences, inconnues alors, sont apparues. D’aucuns diront que ces questions n’occupent pas la place la plus importante dans la hiérarchie des vérités. C’est vrai. Néanmoins elles ont une force émotionnelle et donc, comme on l’a vu récemment, un potentiel énorme de division. Ce ne sont pas des adiaphora. Derrière les problèmes concrets, on repère aisément des positions anthropologiques profondément divergentes et des problèmes d’herméneutique biblique. C’est pourquoi il est dommage que le projet du Groupe mixte de travail sur l’anthropologie n’ait pas pu être mené à terme durant la période écoulée ; Foi et constitution a encore un large champ d’action devant elle. Il en va de la contribution œcuménique à un nouvel humanisme pour le 21e siècle.

Conclusion

L’Eglise catholique voit les progrès accomplis au cours du pèlerinage œcuménique du siècle écoulé et elle s’en réjouit. Mais il reste beaucoup à faire, davantage que ce qui a été accompli jusqu’ici. Nous ne sommes qu’au début d’un nouveau commencement. Pour pouvoir prendre un nouveau départ avec un renouveau d’enthousiasme et d’énergie dans ce siècle, nous devons clarifier les fondements, la vision, les voies et la pratique du mouvement œcuménique ; et surtout, nous avons besoin d’un œcuménisme spirituel.

Dès sa création, le mouvement œcuménique a été - et il continuera d’être - une impulsion et un don du Saint Esprit. Les activités œcuméniques qui ne sont pas enracinées dans un œcuménisme spirituel deviendront rapidement une routine sans âme, tandis que l’œcuménisme spirituel nous conduira à la conviction que celui qui a été à l’origine du mouvement œcuménique est fidèle et qu’il le mènera à son accomplissement. C’est avec cette espérance que nous pouvons nous mettre en route avec courage et confiance dans ce 21e siècle. Nous espérons, avec l’aide de Dieu, que ce sera un siècle œcuménique.

Source : http://www.wcc-coe.org/wcc/francais.html ;
Traduit de l’anglais par les soins du Service linguistique, COE

Documents joints

Cardinal Walter Kasper

Publié le 17 janvier 2006 dans : Actualités > Brèves