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Décès de M. Henri Hours, archiviste du diocèse de Lyon

Publié le 26 octobre 2017

Décès de M. Henri Hours, archiviste du diocèse de Lyon

« Ce n’est pas au moment où je parais devant mon Juge que l’on va me tresser des couronnes sur la terre. » Cet avertissement comminatoire, ses enfants, ses proches, ses amis l’ont entendu à maintes reprises. Nous allons l’enfreindre. Le mieux est donc de partir de cette parole pour définir la personnalité d’Henri Hours. Pourquoi tant d’hostilité à l’égard de ce rite du témoignage qui s’est immiscé dans la nouvelle liturgie des défunts, le plus souvent incongru, il faut bien le dire ? Henri Hours était un homme qui n’avait rien de lénifiant, moins encore de bêtifiant. Il n’était pas de ceux qui arrondissent les angles. Arêtes vives, propos tranchés. Sans concession sur l’essentiel. Quel était l’essentiel ? La Vérité. Quelle Vérité ? Non pas celle de Pirandello : À chacun sa vérité. Non plus celle du procurateur de Judée : Qu’est-ce que la vérité ? Henri Hours s’était engagé une fois pour toutes sur la parole de Celui qui était en face du procurateur : Je suis la Vérité. Enseignements et commandements de l’Église ne souffrent pas d’accommodements. Le catéchisme n’est pas une mythologie. Au moment où je parais devant mon Juge… Jugement particulier, jugement dernier ne sont pas des fables.

La Vérité, en tout, pour tout, envers tous. Mais, peut-on penser, est-ce conciliable avec la charité ? Voici ce que j’ai appris d’Henri Hours. La charité est vertu théologale. La première chose que l’on doit, à soi d’abord, au prochain ensuite, c’est la Vérité. Rien n’est pire que la charité sans la vérité. Sommes-nous toujours dans l’abrupt ? Henri Hours savait que, du théologal au temporel, la charité s’incarne. Elle peut prendre des noms plus discrets. Chez Henri Pourrat, une de ses hautes admirations, elle s’appelle l’amitié. Je ne crois pas me tromper en disant que chez lui elle s’appelle la politesse, vertu d’attention et d’égards qui consiste à accorder à chacun ce qui lui est dû.

Cette vie, délibérément mise sous le signe de la Vérité, fut professionnellement vouée aux archives : conservateur aux Archives départementales du Rhône de 1951 à 1959,  puis directeur des Archives municipales de Lyon de 1959 à 1988, enfin archiviste diocésain de 1988 à 2010, – bénévolat de 22 ans qui lui valut d’être fait chevalier dans l’ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, qui est la Légion d’honneur de l’Église. Eh bien voilà une vie professionnelle en pleine cohérence avec l’homme, je veux dire au service de la vérité : c’est grâce aux archives que s’élabore la vérité de l’histoire.

Archivant, Henri Hours sauvegardait le présent périssable. Exhumant le passé des archives, il l’actualisait en pages d’histoire pour ses contemporains. Il fut, il restera un des meilleurs connaisseurs de la ville de Lyon, du département du Rhône et du diocèse, de l’histoire civile et religieuse de cette cité bimillénaire. De cette connaissance il nourrissait la vie intellectuelle, en profondeur, par un inlassable travail de transmission et d’enseignement, dans tous les lieux où vit l’esprit : l’Académie des Sciences Belles-Lettres et Arts de Lyon, l’autre Académie, celle du Gourguillon et des Pierres plantées, la Société d’étude d’histoire de Lyon,  dite Rive Gauche, dont il était président et principal rédacteur, je ne peux donner une liste complète. Ici et là, et ailleurs, conférences et articles. Je pense en particulier aux centaines de Pages d’histoire données dans Église à Lyon. Recueillies, elles constitueraient un volume inestimable par l’exploitation de documents rares avec une érudition maîtrisée.

Il y a deux choses que je me suis interdites pour m’acquitter de ce devoir d’amitié. C’est de faire appel à des anecdotes personnelles  et de feuilleter Le Bulletin des Lettres. Nous y sommes entrés ensemble début 1964. Cinquante ans de colonnes communes. Vous imaginez ce qui peut passer d’une colonne à l’autre. Eh bien je fais une exception qui vaut pour l’une, anecdote personnelle, et l’autre, Le Bulletin. Mais c’est pour dire la réaction sourcilleuse d’Henri Hours à l’encontre de tout ce qui pouvait attenter à sa ville. Fin 2006, une éminente universitaire parisienne se mit en tête que Louise Labé n’avait jamais existé, qu’elle n’avait pas écrit ses beaux sonnets, que c’était une supercherie de ses amis lyonnais qui en avaient fait une fille de papier, puella scripta. Démonstration dans un livre d’une érudition vertigineuse et illisible. J’en fis sur-le-champ un Prisme intitulé Pour Louise, et j’alertai mon ami, que l’indignation souleva de sa chaise. Nous décidâmes de revenir à la charge et nous croisâmes nos plumes dans un article commun. Plume de littéraire et plume d’archiviste. J’avoue que la seconde se montra la plus pointue des deux et que c’est l’archiviste qui porta le coup de grâce avec délectation dans la férocité.

Je demande encore un peu de parole pour aller à plus haut sens. Henri Hours fit œuvre d’humaniste. Mais cette mission d’intermédiaire, on dit maintenant d’interface, entre présent et passé, avait une autre dimension. Elle était ordonnée je ne dirai pas à d’autres ambitions, mais à d’autres aspirations qui rejoignait l’homme fils de Vérité.

Archivant, Henri Hours observait et enregistrait le présent. Historien, il savait à la suite de quoi venait ce présent. Et cet enchaînement, cette légation était l’objet d’une incessante réflexion. Il la menait volontiers dans les cimetières, dont en fin connaisseur il analysait les signes les plus subtils. Partant de la notion d’héritage (de qui et de quoi hérite-t-on ? quels devoirs crée cet héritage ?), Henri Hours en arrivait à la notion de patrie et, au-delà, de civilisation. Je ne peux pas faire ce qu’il faudrait : décliner avec ses articles du Bulletin les thèmes récurrents pour ne pas dire obsédants de sa méditation : la légitimité (une citation, 25 mai 2006 : « Vous savez combien le sujet me tient à cœur, j’y vois l’une des quelques clefs, peu nombreuses, qui permettent d’entrer dans la compréhension de la France ») ; la politesse, la bourgeoisie, qui était sa famille sociale, si je puis dire, et sur laquelle il a écrit un de ses plus beaux livres, Le rêve impossible ; le latin, langue gardienne de la vérité.

Heureux qui a pu l’entendre sur ces sujets. Ce n’était pas une leçon mise au point une fois pour toutes. C’était vraiment une réflexion à vif, sans cesse reprise. Elle prétendait se nourrir de la conversation, plaisir de sociabilité qu’il mettait au-dessus de tout, mais il faut bien dire, vérité oblige, qu’elle tournait assez vite au monologue. Et il en allait ainsi pour l’Église, un de ses sujets de prédilection étant Loisy et le modernisme. Il servait l’Église à genoux, mais prêt à relever la tête, sourcil froncé, au moindre iota maltraité. Là encore, la vérité nous oblige à dire que ce fut assez souvent.

Vous l’entendez bien : nous ne tressons pas des fleurs, fleurs de rhétorique qu’il aurait exécrées. Nous sommes là pour l’accompagner et l’entourer devant son Juge. Nous l’avons connu. Nous l’avons aimé. Nous sommes là pour dire : Iuste Iudex, notre ami Henri, qui est là devant Vous, et nous avec lui, nous portons témoignage qu’ici-bas il fut bon serviteur. Il nous a beaucoup appris. Il nous a donné l’exemple. Trop exigeant ? Intransigeant ? Mais Seigneur par Mathieu votre apôtre vous nous avez dit : que votre oui soit oui, que votre non soit non, tout le reste vient du Mauvais. Henri Hours a dit oui, Henri Hours a dit non,  chaque fois qu’il le fallait. Alors, Pie Iesu Domine, que la Porte étroite s’ouvre grande pour lui.

Le 23 octobre 2017
Discours prononcé par M. Plessy au début de la célébration des funérailles.