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Oran et Lyon en ce 8 décembre

Publié le 29 novembre 2018

Oran et Lyon en ce 8 décembre

Lorsque Mgr Jean-Paul Vesco est devenu évêque d’Oran, en janvier 2015, on m’a expliqué que le nom de la ville, Wahran en arabe, signifie « lion » ! Le signe le plus visible de la proximité de nos deux villes, outre les lions qu’on voit sur les édifices publics, c’est la statue de l’Immaculée, au sommet de la colline de Santa Cruz, qui sépare la baie d’Oran et la rade de Mers el-Kébir. Mgr Callot, premier évêque d’Oran de 1867 à 1875, qui était originaire de Lyon, avait demandé une copie de la Vierge de Fourvière, œuvre de Fabisch, au cardinal de Bonald, pour le sanctuaire de Santa Cruz.

Jamais cependant, je crois, nos deux villes n’auront été aussi proches qu’en ce 8 décembre 2018. A 13h, en effet, le cardinal Becciu célèbrera, au nom du Saint-Père, la béatification des dix-neuf martyrs, décédés entre 1994 et 1996, pendant la terrible période de violence où tellement de personnes, en Algérie, ont trouvé la mort.

Depuis la sortie du film Des hommes et des dieux, on connaît surtout les sept moines de Tibhirine auxquels tant d’éléments nous lient : Frère Luc a fait ses études de médecine à Lyon et exercé à l’Antiquaille, Fr. Christophe est le parrain d’un prêtre de Lyon. Quant à moi, un jour où je repassais au Séminaire des Carmes, à l’Institut Catholique de Paris, un séminariste m’a proposé de visiter « l’Oratoire Christian de Chergé ». Et je me suis aperçu que j’avais occupé la même chambre que lui, une douzaine d’années plus tard. Depuis que l’archevêché est installé dans la Maison Saint-Irénée, les statues des sept moines ont été déposées à l’entrée de la Maison Saint Irénée, devant la chapelle de l’archevêché. Le dernier survivant des moines, Fr. Jean-Pierre Schumacher, qui poursuit sa vie de moine à Midelt, à 94 ans, a été ordonné prêtre à Lyon, avant de quitter les Pères blancs pour entrer à la Trappe. Nous restons en relation étroite avec lui. Enfin, depuis peu, nous avons la joie d’accueillir, dans une résidence de prêtres âgés à Lyon, Mgr Henri Tessier, l’ancien archevêque d’Alger.

Son successeur, Mgr Paul Desfarges, originaire de Saint-Etienne, vient de publier une Lettre pastorale intitulée : La béatification de nos frères et sœurs, une grâce pour notre Église.  « Ils sont dix-neuf, écrit-il. Ils s’appellent : Henri et Paul-Hélène, Esther et Caridad, Jean, Alain, Charles et Christian, Angèle-Marie et Bibiane, Odette, Christian, Luc, Christophe, Michel, Bruno, Célestin et Paul, Pierre. Leur vie ne leur a pas été prise. Comme l’a dit sœur Paul-Hélène peu de temps avant sa mort : “Père, nos vies sont déjà données“1 ».

Au fil des années, nos liens fraternels sont devenus si forts que nous avons demandé à Mgr Vesco s’il était possible qu’une délégation de dix-neuf Lyonnais aille vivre à Oran ce grand jour. Je tiens à remercier particulièrement les trois responsables de la communauté musulmane qui ont accepté d’en faire partie.

Le vendredi soir, tandis que nous célébrerons les vêpres et la Messe à la Primatiale, aura lieu une veillée interreligieuse dans la cathédrale d’Oran, au cours de laquelle le P. Jean-Pierre et Mgr Tessier donneront leur témoignage.

Les autorités algériennes se mobilisent pour que cet événement soit une réussite. Ils ont organisé le samedi matin un accueil à la Grande Mosquée, où des personnalités officielles évoqueront les milliers d’Algériens décédés dans cette période, notamment les 114 imans, qui ont refusé d’entrer dans l’épouvantable spirale de la violence. La béatification se déroulera à 13 h, sur la colline de Santa Cruz. Elle sera retransmise en direct dans la cathédrale d’Oran, pour tous ceux qui n’auront pas trouvé place à Santa Cruz, et au même moment à la cathédrale, où les Lyonnais sont invités à venir nombreux vivre cet événement exceptionnel, avec les téléspectateurs de KTO.

Le dimanche, les membres des familles et des congrégations religieuses, et les amis venus de partout pourront aller se recueillir à Tibhirine ou à Tizi Ouzou, lieu du martyre des quatre Pères blancs : Jean Chevillard, Charles Deckers, Christian Chessel et Alain Dieulangard, tués le 27 décembre 1994.

Parmi ces dix-neuf martyrs, on rendra grâce aussi pour frère Henri Vergès et sœur Paul-Hélène, petite sœur de l’Assomption († 8 mai 94), pour sœur Esther et sœur Caridad, Augustines missionnaires († 23 octobre 94), pour sœur Angèle-Marie et sœur Bibiane, de Notre-Dame des Apôtres († 3 septembre 95), et pour sœur Odette, petite sœur du Sacré-Cœur († 3 septembre 95).

Pourquoi cette béatification a-t-elle lieu à Oran ? Parce que, parmi les nouveaux bienheureux, la dernière victime de la violence est Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran. Le 1er août 1996, il venait de rencontrer à Alger le Ministre des Affaires étrangères venu de Paris pour recueillir des informations sur la mort des moines de Tibhirine. Au retour sur Oran, l’avion avait du retard, et Mohamed Bouchikhi, un jeune musulman de 21 ans, qui rendait souvent des services à l’évêque, l’attendait à l’aéroport. Dans son carnet personnel, on trouve des passages extraordinaires qui montrent à quel point Mohamed était conscient du risque qu’il courait en accompagnant Pierre Claverie :

« Il [Pierre] sait qu’il va mourir, et moi aussi je sais bien que je suis menacé comme lui, à l’accompagner partout où il va. Il m’a dit la semaine dernière que c’était trop dangereux, qu’il fallait que je rentre chez moi. (…) Il a fait son choix, et le voilà conduit au seuil de la mort. Moi aussi, mon choix est fait, sans amertume et sans joie. Dieu sait bien que je ne veux pas mourir, que je ne veux pas faire de peine à ma mère qui a déjà tant pleuré, qu’il n’y a pas de joie à mourir quand on a vingt-et-un ans. (…) Il y a encore une autre prière que je veux te faire : si Pierre doit mourir, permets que je sois avec lui à ce moment-là. Ce serait trop triste que Pierre, qui aime tant l’amitié, n’ait pas un ami à ses côtés pour l’accompagner à l’heure de la mort. »

Pendant que Mohamed attend Mgr Claverie à l’aéroport, il ajoute dans son carnet : « La mort viendra-t-elle aujourd’hui, ou demain ? Nous verrons. Mais si je meurs avec Pierre, on retrouvera sur moi un petit carnet où je note mes pensées et mes prières. J’ai pris soin d’y dire adieu à tous ceux qui m’ont aimé, à tous ceux que j’aime.2 » Quelques heures plus tard, une bombe explosait et les emportait tous deux, tandis qu’ils entraient dans l’évêché d’Oran.

En septembre 2016, à Lyon, nous avons voulu fêter les 20 ans de ces événements tragiques. La maman de Mohamed est venue avec sa fille. Avec les familles des Pères blancs, des religieuses et des moines, nous sommes allés à la Grande Mosquée. Puis, nous avons concélébré la Messe à la Basilique de Fourvière. La journée s’est achevée par un grand couscous dans les jardins de l’archevêché, qui a rassemblé quelque quatre cents personnes. La maman de Mohamed m’a offert ce jour-là, dans le souvenir de son fils, un petit bénitier que je garde précieusement dans ma chambre.

En pensant à l’étonnante figure de ce jeune musulman, qui savait dans quelle terrible aventure il était engagé, me revient la phrase de Jésus sur ceux qui nous précéderont dans le Royaume des Cieux (cf. Mt 21, 31). Comme tous mes frères et sœurs chrétiens, j’ai bien sûr le désir ardent d’y entrer un jour, et j’ai l’impression que Jésus me dit : « Regarde bien Mohamed ; c’est lui que j’enverrai t’ouvrir la porte du Paradis, quand viendra ton heure. »

Cardinal Philippe Barbarin

1. Lettre Pastorale de Mgr Paul Desfarges, 1er novembre 2018. Beaucoup de merveilles dans cette Lettre, où l’évêque évoque notamment trois chrétiens bosniaques sauvés par un musulman.
eglise-catholique-algerie.org 

2. Extrait de Pierre et Mohamed, pièce écrite par Adrien Candiard, à partir des homélies de Mgr Claverie et du petit carnet de Mohamed Bouchikhi.

En savoir plus

Photo : Oran et Lyon partagent la même statue de la vierge Marie, œuvre de Fabisch, l’une surplombe la mer sur la colline de Santa Cruz à Oran, l’autre la ville de Lyon sur la colline de Fourvière.


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