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Les évêques
Penser de nouvelles stratégies missionnaires

Publié le 13 octobre 2014

Penser de nouvelles stratégies missionnaires

Alors que la journée missionnaire mondiale 2014 aura lieu ce dimanche 19 octobre, retrouvez ci-dessous l’appel de Mgr Patrick Le Gal, évêque auxiliaire du diocèse de Lyon et directeur des Œuvres Pontificales Missionnaires.

La dimension missionnaire, évangélisatrice, a dès le début caractérisé la vie de l’Eglise ; les ressorts de cette activité missionnaire, tous enracinés dans l’appel du Christ, sont cependant multiples et pour partie commandés par les circonstances propres aux différentes étapes de l’histoire. Si à très grands traits on considère l’histoire de la mission, on constate que les principaux ressorts de cette dynamique missionnaire dans les siècles passés sont aujourd’hui largement neutralisés, d’où l’urgence d’une réflexion aboutissant à définir de nouvelles stratégies.

Considérons donc 4 périodes clefs de l’histoire de la mission, faisant ressortir le décalage, voire la rupture avec la situation présente ; dans un deuxième temps, voyons comment la réflexion contemporaine et l’enseignement du magistère dessinent des axes nouveaux pour la mission aujourd’hui sans toutefois renoncer aux précédents.

I- Les ressorts de la mission à travers l’histoire : 4 regards

1- La dynamique missionnaire dans les Actes de Apôtres : étonnante et puissante.

Elle résulte à la fois de vecteurs extérieurs à la communauté : la persécution à Jérusalem qui conduit à une dispersion et par là à un mouvement d’évangélisation ad gentes, et de vecteurs internes à la communauté : la qualité de la communion ecclésiale (un seul cœur, une seule âme, cf. Ac 2, 42) qui se fonde sur la fidélité à l’enseignement des apôtres, les prières, l’eucharistie et la mise en commun des biens. Cette communion constitue un témoignage décisif pour attirer au Christ.

La Parole de Jésus dans la finale de Matthieu : « allez dans le monde entier… » résonne comme un appel pressant à honorer cette dimension missionnaire. La joie de l’Evangile reçu ou annoncé, constamment soulignée dans les Actes, agit comme un moteur puissant pour décupler la force du témoignage et l’ardeur du témoin.

Aujourd’hui, les divisions et contestations dans l’Eglise et entre chrétiens nuisent lourdement à la réception de ce témoignage. Les appels des missionnaires dans l’entre deux guerres à travailler à l’unité (appels venant notamment de missionnaires en extrême Orient, qui ont précipité la naissance du mouvement œcuménique) éclairaient de façon crue les freins terribles qu’opposaient nos divisions à la fécondité du travail missionnaire. Ce travail vers l’unité reste évidemment à poursuivre de façon décidée pour renouer avec le levier missionnaire observé dans les Actes. Quand l’unité avance, la mission progresse !

2- Le ressort de la mission dans le renouveau évangélique au XIIIème siècle

François d’Assise fut d’emblée avec ses compagnons un missionnaire zélé au près et au loin (jusque dans le monde musulman sur l’autre rive de la méditerranée). Un tertiaire franciscain comme Louis de Poissy en témoigne jusque sur son lit de mort : « Pour l’amour de Dieu, étudions comment la foi chrétienne pourra être prêchée à Tunis et qui seront les gens que l’on devrait envoyer prêcher » disait-il.

A la même époque, St Dominique est d’emblée tourné vers la mission et va développer, une fois fondé l’ordre Dominicain, avec la croisade contre les Albigeois autant que dans la fondation de l’université, un ressort puissant de l’action missionnaire, à savoir l’amour de la vérité – et sa recherche – qui libère. Evangéliser non par la contrainte mais en éclairant les intelligences et les cœurs. C’est l’époque des questiones disputatae pour rechercher la vérité, pour répondre aux mille objections qui obscurcissent le chemin vers Dieu, pour laisser paraître le Christ qui est la Vérité.

Dans une suite de siècles portés au relativisme, quand la recherche de la vérité se perd dans le dialogue des cultures, quand on en revient au scepticisme de Pilate : « Qu’est-ce que la Vérité » – et il en va bien ainsi aujourd’hui – un levier fort de l’action missionnaire médiévale se trouve en partie neutralisé mais, certes, cela n’est pas définitif. Le titre de la grande encyclique de Jean-Paul II, « Veritatis Splendor » est peut être même un signe avant-coureur du retour à l’attention portée à la beauté libérante de la vérité.

3- L’enjeu du salut comme appel à l’action missionnaire au XVIème siècle.

Par son oncle, de retour des nouvelles Indes, la jeune Thérèse d’Avila fut bouleversée d’apprendre que les habitants de ce continent nouveau n’avaient jamais entendu parler du Christ. Ne pouvant partir évangéliser elle-même les indiens, elle se fit missionnaire par la prière et entra au carmel, tourmentée par le salut de ces âmes délaissées.

Peu après, François-Xavier, du sud de l’Inde, écrit à ses confrères de l’université de Paris une lettre célèbre qu’on a glissé pour sa fête dans le bréviaire : « Dans ce pays, quantité de gens ne sont pas chrétiens uniquement parce qu’il ne se trouve personne aujourd’hui pour en faire des chrétiens. J’ai très souvent eu l’idée de parcourir toutes les universités d’Europe… pour hurler partout d’une manière folle et pousser ceux qui ont plus de doctrine que de charité, en leur disant : Hélas, quel nombre énorme d’âmes, exclu du ciel par votre faute, s’engouffre dans l’enfer ».

François-Xavier n’était point fou : l’amour de nos frères se traduit par le désir puissant de leur salut autant que du nôtre ; non, nous ne voulons pas être seuls à dire « notre Père «  ; pourrions-nous d’ailleurs le dire en vérité si nous n’aspirions pas à ce que tous puissent le dire avec nous ? L’affaiblissement du sens du salut, les succédanés dérisoires de l’idée d’apocatastase (c’est-à-dire finalement d’un salut obligatoire pour tous), dissolvent évidemment cet élan autant qu’une fausse idée de la miséricorde de Dieu qui, en quelque, sorte conduirait tout un chacun volens nolens au Royaume.

Le seizième siècle est marqué par un basculement sismique de notre monde qui entre dans la modernité au prix de déchirements considérables. Des géants s’y illustrent et s’y combattent. François-Xavier en fut un ; Luther un autre… pourquoi dénier ses erreurs – où serait l’amour de la vérité ? – mais pourquoi celer ses justes dénonciations, et notamment le semi-pélagianisme qui menaçait.

Il menace toujours aujourd’hui quand on imagine que le salut n’est pas pur don gratuit de Dieu et que nos œuvres devraient suffire à nous sauver : tel est bien pourtant le fruit amer de la subversion des idées à la Renaissance qui conduit à une fausse compréhension de la liberté face à la grâce et finalement à délaisser la mission ad gentes. Si le salut ne vient pas de Dieu mais des hommes, à quoi bon la mission, laissons plutôt agir le FMI ou l’ONU. Mais voilà que les désastres tragiques de l’impéritie des hommes conduisent à un regard désabusé, au désespoir et à la violence. Stat crux dum volvitur orbis dit la devise des Chartreux, le monde tourne, mais la croix demeure, signe du salut offert à tous en Jésus-Christ, chemin d’Espérance dans ce monde désenchanté.

4 – Epopée Coloniale et nouvelle vague missionnaire au XIXème siècle.

Dans les ressorts de l’extraordinaire épopée coloniale européenne au XIXème siècle (Lyon en est particulièrement témoin), il y a parmi d’autres mobiles un souci de développement social, éducatif, culturel, sanitaire etc., en somme une certaine idée d’un travail civilisateur à opérer. Les missionnaires, souvent pionniers, parfois suiveurs, y ajoutent évidemment un souci d’évangélisation. Néanmoins, le développement des écoles, des dispensaires, des techniques agricoles adaptées… manifeste que leur mission s’insère assez bien dans ce cadre « colonial /civilisateur » tout en le dépassant et le corrigeant sur plus d’un point, étant portée par un vrai élan de charité.

Voilà la décolonisation arrivée, puis le traumatisme lié à la prise de conscience des drames et injustices de cet impérialisme colonial passé : De la colonial pride, on tombe dans la repentance dépressive. La désintégration de la « civilisation » occidentale judéo-chrétienne finit même par entraîner dans son naufrage la légitimité de l’idée de mission qui supposerait une supériorité, un bel héritage à apporter…

La générosité des uns et les appels des autres subsistant, on va progressivement voir le travail missionnaire se vider de son contenu proprement évangélisateur et se transmuer en service de la seule solidarité laquelle va progressivement se séculariser, voire, par souci d’efficacité, se fondre dans de vastes collégialités où les convictions chrétiennes de base ne manqueront pas d’être progressivement noyées dans un brave humanisme consensuel. Sous cet angle, la relance de l’esprit missionnaire passe par la propagation vigoureuse, joyeuse et décomplexée de la civilisation de l’amour et de ses valeurs Urbi et Orbi.

II- Nouveaux axes stratégiques pour la mission

La déconsidération de facto aujourd’hui en Europe des axes successifs de l’action missionnaire au cours des siècles affecte bien sûr l’élan missionnaire d’une manière générale mais aussi le « recrutement » de missionnaires au sens évangélique du terme, et enfin l’idée même de mission qui se trouve noyée parmi divers aspects de l’action sociale et charitable. Dans ce contexte, il est urgent de définir pour l’heure de nouvelles stratégies missionnaires s’appuyant sur des perspectives susceptibles d’être reçues par tous aujourd’hui. C’est sans doute dans un renouveau missionnaire vrai que l’on pourra retrouver du même coup les ressorts de la mission des siècles passés : témoignage de l’unité, amour de la vérité, souci du salut de tous, rayonnement de la charité en actes.

Soulignons trois axes développés par les papes depuis 50 ans.

1- De la Mission à la nouvelle Evangélisation

Il s’agit d’un déplacement d’accent : on passe d’un critère géographique caractérisant la mission (les pays de mission au loin) à un critère de l’ordre de la foi vivante ou de son absence (ceux qui sont loin du Christ). On vérifie facilement que ce déplacement de « frontière » n’est encore vraiment passé ni dans les esprits de tous les fidèles ni même dans l’organisation institutionnelle de l’Eglise, que ce soit en France ou sur le plan universel.

On ne manque cependant pas de repères (en France en particulier, anciens ou contemporains) de prise en compte de cette nouvelle perspective pour la mission : que ce soit avec « l’invention » des missions paroissiales dans la France déchristianisée du XVIIème siècle (voir le travail de st Louis G. de Montfort par ex.) ou avec le projet développé depuis une trentaine d’années de la Fraternité des Missionnaires pour la Ville en Ile de France.

Une nouvelle stratégie missionnaire doit donc résolument adopter la dynamique de la nouvelle évangélisation dont la pertinence ne se limite évidemment pas à la vieille Europe (ce qui serait une réintroduction du critère géographique !)

2- Une conviction essentielle au missionnaire

Citant Jean-Paul II, le Pape François insiste dans l’exhortation Evangelii Gaudium (n° 265), sur le fait que « le missionnaire est convaincu qu’il existe déjà, tant chez les individus que chez les peuples, grâce à l’action de l’Esprit-Saint, une attente, même inconsciente, de connaître la vérité sur Dieu, sur l’homme, sur la voie qui mène à la libération du péché et de la mort ».

Le missionnaire – même à la manière des siècles passés – ne force pas la liberté de ceux qu’il évangélise ni ne méprise leur culture ou croyance propres ; il va au devant d’une attente. Ne pas le faire relève tout simplement de la paresse et du manque d’une élémentaire charité.

Saint Augustin témoigne lui-même dans ses Confessions de cette attente secrète du cœur de l’homme : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi » (Confessions, I,1).

Cela implique de corriger le sens courant aujourd’hui de la notion de respect de l’autre ; Paul VI l’indiquait dans l’exhortation Evangelii nuntiandi (n° 53) : « Nous voulons relever surtout aujourd’hui que ni le respect et l’estime envers ces religions (non chrétiennes), ni la complexité des questions soulevées, ne sont pour l’Eglise une invitation à taire devant les non chrétiens l’annonce de Jésus Christ. Au contraire… l’Eglise garde vivant son élan missionnaire et veut même l’intensifier dans le moment historique qui est le nôtre ».

Il s’agit donc ici de fonder un nouvel élan missionnaire en s’appuyant précisément sur un vrai respect de l’autre et sur la charité fraternelle qui veut le bien de l’autre au-delà même de ce qui est l’objet immédiat de sa demande (cf. l’attitude du prophète Samuel vis-à-vis du jeune Saül à la recherche des ânesses de son Père, cf. 1 Sa 9).

3 – La joie de l’Evangile

Le missionnaire est celui qui, avant toutes choses, goûte en son cœur la joie de l’Evangile et de la rencontre personnelle intime avec le Christ. Cette joie est source d’un témoignage vivant qui répond à l’angoisse de ce monde et qui pour cela peut être reçu très largement. Le Pape François y insiste dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium (cf. en particulier le n° 266).

Face à l’écroulement d’un monde et à son détachement des repères de la culture judéo-chrétienne, cette dynamique de la joie permet de retrouver quelque chose du contexte de la prédication apostolique des Actes des Apôtres quand les foules aculées s’écriaient : « Que devons nous faire pour être sauvés ? »

Cela signifie que la catéchèse, pour susciter cette dynamique missionnaire, devrait être davantage tournée vers la connaissance personnelle du Christ et permettre cette expérience spirituelle de la joie de l’Evangile plutôt que vers des rudiments d’une culture religieuse (et des religions comparées) ou vers une invitation à la solidarité déconnectée de l’amitié avec le Christ. En un mot, la mission ne saurait se réduire à la solidarité habillée de dialogue interculturel ou interreligieux.

Dans une société globalisée et sécularisée, le champ missionnaire devient lui-même global : évangélisation tous azimuts recentrée sur la rencontre avec le Christ. Une conviction doit nous habiter, celle de l’attente multiforme d’une libération que seul le Christ peut apporter pleinement ; une expérience, celle de la joie de l’Evangile, manière Actes des Apôtres, doit être le moteur intérieur qui nous conduit ; c’est cette expérience qui pourra rendre audible et bienfaisant notre témoignage.

Mgr Patrick Le Gal
Directeur des Œuvres Pontificales Missionnaires

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