Découvrir Pauline Jaricot
Pauline Jaricot sera proclamée bienheureuse en mai prochain à Lyon. Faisons connaissance avec elle à travers le récit de sa vie que fait Julia Maurin, son amie. Julia a été éblouie et conquise par Pauline rencontrée dans la cathédrale de Saintes. Voyant cette femme en prière, elle est tellement captivée par sa personne qu’elle ose entrer en conversation avec elle. Julia est fascinée à tel point qu’elle viendra à Lyon la rejoindre sur la colline de Fourvière. Elle porte témoignage de la sainteté de Pauline à travers une vie qui se termine par la croix.
Contenu
Découvrez la vie de Pauline Jaricot racontée par Guy Ledentu pour le magazine Église à Lyon et complétée par des extraits du documentaire co-produit par KTO « Pauline Jaricot, la faiseuse de plans ».
Différentes aspects de sa vie sont explorés pour découvrir son parcours pas à pas :
- Jeunesse
- Une âme missionnaire
- La maison de Lorette
- Le développement de ses oeuvres
- Un coeur pour le monde ouvrier
- Escroquerie et mendicité
- La bataille contre les créanciers
- Pauline voyage et appelle à l’aide
- « Mon seul bonheur est la croix”
1. Jeunesse
Enfance
Ses parents : 8 décembre 1755, naissance d’Antoine, son père, à Soucieu-en-Jarrest. C’est le 13e enfant de la famille. En 1769 suite à la mort de son père, Antoine quitte sa famille pour venir travailler à Lyon comme plieur de soie. Le 8 avril 1782, mariage d’Antoine avec Thérèse Lattier. En 1793, Antoine achète une propriété à Soucieu et s’y réfugie avec sa famille pendant la Révolution, il y cache un prêtre réfractaire.
1796 : retour à Lyon dans le commerce de la soie au 16 rue Tupin.
1797 : Naissance de Philéas, puis le 22 juillet 1799 naissance de Pauline-Marie, baptisée le jour même à domicile par un prêtre réfractaire. Pie VII de passage à Lyon pour le couronnement de Napoléon bénit la famille Jaricot : Antoine, Thérèse, Paul, Sophie, Laure ou Laurette, Philéas et Pauline.
Les Jaricot sont des paroissiens assidus en l’église de Saint-Nizier où le vicaire, l’abbé Jean Wurtz officie, et deviendra le confesseur et le conseiller spirituel de Pauline.
16 avril 1812 : Première communion et confirmation de Pauline à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste.
Adolescence
Août 1814 : Pauline est fille d’honneur de la duchesse d’Angoulême de passage à Lyon.
Octobre 1814 : grave accident domestique de Pauline, elle chute d’un escabeau et tombe malade, elle se retrouve gravement handicapée jusqu’au jour où elle sera guérie miraculeusement en 1834 à Mugnano en Italie. Elle se retire à Tassin avec sa mère gravement malade elle aussi ; elle décèdera le 26 novembre, disant sur son lit de mort : “Merci mon Dieu, Pauline sera toute à vous”.
Sur sa tombe, on peut lire cette épitaphe “Elle s’est constamment oubliée elle-même pour ne penser qu’à Dieu, à sa famille et aux malheureux”. On a caché à Pauline la mort de sa mère, craignant pour sa vie.
1815 : Les Jaricot habitent à Lyon au 21 rue Puits-Gaillot, elle connait alors un jeune homme qui désire l’épouser mais au cours du carême prêché par l’abbé Wurtz en 1816, Pauline change radicalement de vie. Adieu les belles toilettes, les fêtes, les amours. Philéas lui reproche de s’habiller à la manière des ouvrières. Elle lui répond : “Si je ne le fais pas tout de suite jamais je ne pourrai le faire”. Sophie, sa soeur, est témoin de cette volte-face. Elle écrit : “la voix du maître se fait entendre de plus en plus dans son combat entre être fille du monde ou toute donnée à l’Amour de Jésus”.
Elle termine l’année en prière à Noël dans la chapelle de Notre-Dame de Fourvière et y fait voeu de virginité, mettant sa personne et sa vie au service de Dieu dans l’église. Elle signe alors ses lettres ” Pauline Marie de Jésus Christ ”. Elle se met au service des malades et des malheureux à l’hospice Saint-Polycarpe, et regroupe des jeunes filles pour confectionner des fleurs artificielles, et surtout pour prier.
2. Une âme missionnaire
L’oeuvre de la Propagation de la Foi
Sa piété, son souci de servir l’Église en particulier dans l’oeuvre des missions sont ses seules préoccupations. Son frère Philéas qui deviendra prêtre, lui demande d’aider financièrement l’oeuvre des missions. Cette demande va trouver une solution remarquable. Elle imagine grouper ses amies et connaissances pour recueillir les fonds nécessaires à l’oeuvre des Missions. Elle forme des groupes de dix personnes qui promettent de prier pour les Missions et donnent un sou par semaine. Chacune des dix à la charge de former d’autres dizaines… et le miracle s’accomplit : les petits ruisseaux font les grandes rivières. Pauline va pouvoir envoyer l’argent aux Missions Etrangères de Paris. Le 1er don s’élève à 1439,25 fr ancs en 1819. Elle commence son oeuvre à Saint-Vallier auprès des ouvrières de l’usine de sa soeur Marie-Laurence Chartron. L’oeuvre croît rapidement.
Le 3 mai 1822 se tient à Lyon une réunion des messieurs de la congrégation. Ils cherchent à soutenir les Missions, suite à la visite d’un prêtre venant de la Nouvelle-Orléans demandant le soutien financier des missions de l’Amérique. M. Girodon évoque l’action de Mademoiselle Jaricot, son amie. Ces messieurs adoptent sa manière de collecter l’argent au bénéfice des missions : c’est la création de l’oeuvre de la Propagation de la Foi, toujours vivante.
La piété de Pauline se manifeste par une dévotion intense à la Sainte Eucharistie. Elle écrit en 1822 un petit livre « l’Amour infini dans l’Eucharistie ».
À cette même époque, l’abbé Wurtz, vicaire à Saint-Nizier, paroisse des Jaricot, lui demande d’écrire « Histoire de ma vie » qui révèle toute la profondeur de sa spiritualité, ses aspirations, ses rêves. Ce récit nous apprend qu’à partir de 1817, veille des Rameaux, une voix intérieure l’invite à souffrir en victime… « Veux-tu souffrir et mourir pour moi ? Je m’offre alors en victime à la divine Majesté : – eh bien, prépare-toi donc à mourir. »
En 1818 commence son rayonnement ; elle groupe de jeunes ouvrières et domestiques sous l’appellation de Rédemptrices du Coeur de Jésus offensé et méconnu à Nazareth, nom donné à sa maison sise alors à la place de la basilique.
Le Rosaire vivant
30 décembre 1823. Philéas, son frère, est ordonné prêtre. Par respect du prêtre qu’il est devenu, le “vous” remplace le “tu ” dans les relations orales ou écrites de Pauline. Elle lui écrit : « Dieu seul et sa plus grande gloire » sera notre devise. En 1826, sous l’influence des Jésuites, Pauline crée une bibliothèque de prêt : “l’oeuvre des bons livres”, afin de lutter contre la littérature libertine et antireligieuse de cette époque. La même année, elle fonde le “Rosaire vivant”. Elle groupe 15 personnes qui promettent de dire une dizaine de chapelet chacune et chaque jour. À 15, elle réalise la récitation d’un rosaire. Pour rappeler cette initiative, vous pouvez voir 150 roses en laiton insérées dans le chemin du Rosaire.
Toute sa vie, elle rédigera des circulaires afin de soutenir cette dévotion. Sa dernière circulaire de 1861 se termine par ces mots « Mes enfants, aimez-vous les uns les autres comme le Christ vous a aimés ».
11 octobre 1829, mort de Marie-Laurence, épouse Chartron, à Saint-Vallier.
Le 28 février 1830, Philéas, directeur spirituel de l’hôpital de la Charité, décède et confie à Pauline le soin de 15 soeurs novices : 9 deviendront religieuses, 6 formeront l’association des Filles de Marie de Nazareth avec l’adoration perpétuelle en la chapelle voisine de Notre-Dame de Fourvière, approuvée par Grégoire XVI en 1832.
Le 28 décembre 1830, mort d’Antoine, son père. Elle hérite en grande partie de ses biens.
Révolution de juillet 1830, chute du Roi Philippe. Pauline s’enferme pendant trois jours dans la chapelle de Fourvière et s’offre comme victime afin que cessent les combats. Sa santé se dégrade à tel point qu’il faut l’hospitaliser. L’abbé Bettemps, du Rosaire Vivant, lui demande de s’unir à une neuvaine de prière, suite à la fête de l’Assomption, pour obtenir sa guérison. Elle recouvre santé et vigueur, part à Lalouvesc remercier saint François-Régis. Voici sa prière : « Jésus-Christ, mon époux bien-aimé, je consens à voir se prolonger la vie que vous m’avez rendue ; retranchez de mon avenir les heures, minutes, que je ne devrai pas employer uniquement à votre gloire ». Elle se rend ensuite à Avignon pour une retraite.
2 février 1832 : approbation solennelle du Rosaire Vivant.
3. La maison de Lorette
Achat de sites sur la colline de Fourvière
7 juin 1832. Achat de Lorette, montée Saint-Barthélémy. Le 15 août, Pauline y installe quinze filles unies par la prière, l’adoration du Saint-Sacrement, des activités charitables, celle des fleurs artificielles, l’accueil des pauvres incurables soignés sur place, l’accueil des visiteurs, l’oeuvre des bons livres et son secrétariat.
En 1833, Pauline fait inscrire sur le linteau en pierre de la porte d’entrée donnant sur la rue « Marie a été conçue sans péché ». Au prêtre qui lui reproche une telle inscription, elle écrit : « Si vous mettiez mon obéissance à une épreuve telle qu’il fallût effacer ces belles paroles… Priez le Seigneur de dessécher ma main droite et de glacer ma langue dans ma bouche. Ce n’est pas un article de foi, pour moi, c’est la foi de mon coeur ».
7 avril 1834. Pauline, à nouveau, va au plus mal ; elle reçoit même l’extrême onction. Alors que du 10 au 13 avril, la révolte des canuts fait rage, l’armée tire sur les insurgés cantonnés autour de Lorette. Des boulets percent les murs de la maison. 18 personnes vont trouver refuge dans un souterrain au-dessous de la maison du jardinier. On transporte Pauline et le tabernacle portatif. Pendant trois jours, on prie et on jeûne afin d’obtenir la fin des combats. La troupe finit par faire déloger les insurgés et « nous sommes sortis » en constatant les dégâts causés par les boulets sur Lorette.
Guérie miraculeusement
Hélas, une nouvelle alerte pour la santé de Pauline survient, à tel point qu’on lui demande de tout régler et de se préparer à quitter ce monde. « Suite à une neuvaine à sainte Philomène, je retrouvai un peu de force et décidai de partir à Mugnano supplier sainte Philomène de me guérir, malgré l’avis contraire du médecin ». En premier, elle part à Paray-le-Monial pour y régler « les affaires importantes qu’elle était venue confier au sacré coeur de Jésus-Christ ». De retour à Lyon, elle se décide à partir à Rome, sans prévenir sa famille. Arrivée à Chambéry, elle est rejointe par un envoyé qui lui dit que le monastère de la Visitation est à vendre pour y installer « des rendez-vous de plaisir ». Pauline en fait l’achat et les bâtiments seront vendus aux Frères des écoles chrétiennes, bâtiments connus aujourd’hui sous le nom « les Lazaristes ».
À Rome, elle est reçue au Sacré-coeur de la Trinité des Monts où elle reçoit la visite du pape, ne pouvant se déplacer elle-même. Le pape Grégoire XVI la voyant dans un tel état de santé lui demande « de prier pour lui dès qu’elle sera arrivée au ciel ». Pauline répond : « Oui, je vous le promets, mais si à mon retour de Mugnano j’allais à pied au Vatican, votre sainteté daignera-t-elle procéder à l’examen de la cause de sainte Philomène.
– Oh oui ma fille, car il y aura miracle de premier ordre ! ».
Elle arrive à Mugnano le 10 août 1835, transportée dans un petit fauteuil en osier. Au contact des reliques de sainte Philomène, elle ressent un profond soulagement dans son corps ; elle est guérie ! Elle quitte le sanctuaire avec une relique et va rencontrer Grégoire XVI, qui n’en revient pas…
C’est un miracle !
Elle va demeurer à Rome et visiter tous les lieux saints.
Dans son émerveillement, elle écrit : « l’art chrétien est une prédication permanente dont la puissance s’exerce là où toute autre prédication ne saurait se faire entendre ».
4. Le développement de ses oeuvres
Lorette, lieu d’accueil
On peut être surpris de voir Pauline approcher si facilement le pape : il rend simplement hommage à la fondatrice de la Propagation de la foi et du Rosaire Vivant.
A son retour de Rome, elle écrit : “je sais que j’ai deux patries et deux amours sur la terre : Rome et Lyon“. Elle reprend sa double tâche de Marthe et Marie. Elle aide les dames de Saint-Charles à fonder un hôpital pour les infirmes à la Croix-Rousse. Julia Maurin note : “Plus que jamais, Lorette devient le rendez-vous de quiconque avait besoin de rencontrer un coeur dévoué et une main ferme et tendre“. Frédéric Ozanam la décrit ainsi : “une vierge dont la vie consumée de bonnes oeuvres rappelait celles des premiers siècles de l’Église“. Et Mgr Retord, lyonnais, évêque au Tonkin occidental écrit le 4 août 1835 : “cette association du Rosaire Vivant et celle de la Propagation de la foi sont soeurs ; l’une et l’autre ont eu Mademoiselle Jaricot pour mère et Lyon pour berceau“.
Elle fait construire la chapelle Sainte-Philomène en reconnaissance de sa guérison miraculeuse.
Création de l’Enfance missionnaire
Février-Mars 1839. Pauline retourne à Rome. Elle a besoin de rencontrer le pape Grégoire XVI, à qui elle confie ses projets. Elle s’entretient avec le cardinal Lambruschini, protecteur du Rosaire vivant, elle lui confie son coeur, ses joies et ses épreuves.
8 juillet 1840. Visite à Lorette de Mgr Forbin-Janson, ancien évêque de Nancy, qui s’occupait beaucoup du sort des enfants dans les pays de mission. Il connaît l’oeuvre de la propagation de la foi, qui s’adresse aux adultes. Avec Pauline, il crée “l’Enfance missionnaire”. La mission doit intéresser même les enfants afin qu’ils puissent s’ouvrir aux questions de la mission ; ils joindront leurs prières et leurs offrandes, jeunes et adultes, tous au service de la mission.
16 avril 1842. Le curé d’Ars adresse à Pauline “une âme que le bon Dieu a faite pour lui et pour vous… apprenez-lui à aimer davantage Jésus et Marie”. Cette âme est Maria Dubouis, 24 ans. Elle sera son bras droit, sa compagne dans tous les voyages, son infirmière et sa confidente jusqu’à sa mort.
8 mars 1844. Décès de la soeur aînée de Pauline, Sophie, épouse Perrin. “En la perdant, j’ai perdu l’âme de mon âme et la meilleure partie de mon coeur”, écrit-elle. Par testament du 19 janvier 1837, Sophie avait fait la “donation absolue de sa personne, de sa famille” (son fils Pierre, jésuite, missionnaire aux Indes à Maduré meurt le 15 août 1856) et de ses biens à Marie, – elle était une ardente zélatrice du Rosaire Vivant même au milieu de ses souris dans la gestion de ses usines -, en plein accord avec son mari Zacharie.
5. Un coeur pour le monde ouvrier
« Rendre à l’ouvrier sa dignité »
Une troisième étape de sa vie : vers la réalisation de son troisième rêve au bénéfice du monde ouvrier. Depuis longtemps, elle a mesuré la misère des ouvriers, surtout au cours des émeutes de 1831 et 1834. Elle cherche un moyen de réaliser une oeuvre qui corresponde à ses aspirations. Ses prières sont incessantes pour demander au ciel de l’éclairer dans ses recherches. Elle écrit :
“Depuis 10 ans, je cherche devant Dieu le moyen de remédier au découragement, à l’immoralité et à l’exaspération qui se manifestent de plus en plus. Il me semble, aujourd’hui, avoir acquis la certitude qu’il faudrait d’abord rendre à l’ouvrier sa dignité d’homme en l’arrachant à l’esclavage d’un travail sans relâche (12 à 14 heures par jour, six jours sur sept !), sa dignité de père en lui faisant goûter les douceurs et les charmes de la famille, sa dignité de chrétien en lui procurant avec la joie du foyer domestique les consolations et les espérances de la religion. En un mot, je voudrais qu’on rendît l’époux à l’épouse, le père à l’enfant et Dieu à l’homme dont il est le bonheur et la fin… (à l’intention des riches). C’est en vain qu’on essaie de moraliser le peuple en s’adressant à son esprit : les cris de douleur ou de la haine étouffent les voix les plus éloquentes… si vous voulez moissonner 100 pour un, soulagez, aimez premièrement et moralisez ensuite !”
Un tel idéal attendait sa réalisation. Etait-ce possible face à l’esprit du monde ne songeant qu’à l’or, qu’au profit ? “Plus je fréquentais les pauvres, plus il m’était donné d’approfondir les maux qui dévoraient la société”. Pour Pauline, ce rêve sera l’épreuve et la croix qui vont jalonner sa route. Sa charité, son coeur, vont échouer face à l’escroquerie habilement dissimulée sous un habit de piété.
Le début d’un nouveau projet
Un banquier grenoblois, Jean-Pierre Ailloud, très invest dans l’oeuvre de la Propagation de la Foi et du Rosaire Vivant, entre en relation avec Mademoiselle Jaricot. Il gagne habilement sa confiance sous des airs dévots au service de l’Eglise. Elle le choisit comme banquier de confiance en 1835. Il va la mettre en relation avec Gustave Perre, maître de forge dans le Vaucluse, qui lui avait emprunté 180 000 francs. Ayant pris connaissance du projet de Pauline de porter secours d’une manière efficace et durable à la classe ouvrière, il lui propose par l’entremise de Gustave Perre, la création d’une usine modèle, réalisant ses rêves. Auparavant, il a eu connaissance des importants revenus de Pauline suite au décès de son père Antoine le 26 décembre 1834.
Les deux personnages sont deux amis, complices escrocs. Ils convainquent Pauline d’acheter l’usine de Rustrel avec ses hauts-fourneaux et ses 900 ha de forêts, dominée par la chapelle Notre-Dame des Anges. Avant de prendre sa décision, elle s’était informée auprès du père Ricard, qui couvre d’éloges les deux amis. Rassurée, elle écrit alors : “Un tel appât fut irrésistible pour moi. Quiconque aime avec passion le bien du prochain et la prospérité de la religion comprendra facilement qu’avec de pareilles assurances, j’en sois venue à l’exécution”. Pauline charge donc Gustave Perre de traiter l’acquisition de la propriété et d’agir en son nom ; Il demande 700 000 francs alors que l’usine est estimée 252 000 francs. Pauline met tous ses revenus à l’achat de la propriété. Comme ils sont insuffisants, elle fait appel à ce qu’elle nomme la banque du Ciel, alimentée par des dons sous forme de prêts sans intérêts. En raison de sa grande notoriété, les dons des petites bourses comme des plus fortunés affluent. Elle espère rembourser avec les bénéfices de l’usine de Rustrel, jugés très importants.
6. Escroquerie et mendicité
Pauline ruinée
En réalité (c’est le comble de l’escroquerie) Gustave Perre utilise les fonds pour la conduite de ses affaires personnelles. Jusqu’au jour où la justice adresse “une sommation à Mademoiselle Jaricot d’avoir à payer sous bref délai le prix de l’acquisition faite en son nom, les intérêts courants et les dettes contractés par le mandataire sans quoi on mettra de nouveau l’usine en expropriation.” Elle tombe comme l’homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho entre les mains des voleurs : à quand le bon Samaritain ?
Le rêve de secourir les ouvriers s’envole ! Chose étonnante, Pauline couvre son homme d’affaires et prend en charge la décapitation de son bien et de celui des prêteurs. L’hypocrisie et la cupidité ont eu raison de la droiture et de la générosité de Pauline.
Par acte du 20 novembre 1846, elle signe et s’engage au remboursement intégral des prêts… Elle ne veut pas léser les petits prêteurs qui lui ont fait confiance totale. Face à cette catastrophe, à ce détournement de fonds, il fallait saisir la justice ! Pauline comprend la tromperie des deux escrocs mais elle assume toutes les conséquences car c’est elle en quelque sorte, la responsable, en voulant créer une usine modèle. Il reste à trouver l’argent nécessaire pour rembourser les prêteurs, surtout les petits, et en plus à régler l’achat fait en son nom pour peut-être sauver son oeuvre.
Hélas, mille fois hélas ! C’est un puits sans fond qui vient de se creuser sous ses pieds. Une solution ? partir mendier, faire le porte-à-porte pour récolter des dons. Elle écrit : “une voix intérieure me dit, va tendre la main et parler de ton oeuvre dans toute la France, je compterai tous tes pas, les humiliations, les fatigues au profit de ceux que tu désires sauver.”
Un nouveau chemin de pauvreté
“La mendiante” comme elle se nomme et signe les lettres, se met en route avec Maria Dubouis (l’envoyée du Curé d’Ars) qui va partager ces heures douloureuses, ce chemin de croix. Elle sera Simon de Cyrène réquisitionnée pour porter la croix de Jésus. Pauline écrit à ses Filles de Marie : “Mes pauvres enfants, je donnerai jusqu’à mon dernier sou, jusqu’à ma vie pour sauver Lorette [menacée d’expropriation] Je vous enverrai tout ce que la charité me donnera et vous le remettrez aux plus pressés. Ayez bon courage, Dieu a permis toutes ces choses.”
A son départ de Lyon pour aller mendier, une orpheline soutenue autrefois par Pauline lui donne un vieux morceau de papier qui recèle dix louis d’or. A Montpellier chez son ancienne associée qui l’appelait “ma soeur” elle trouve un coeur fermé. Pauline ne pouvant la rembourser immédiatement d’un prêt, son amie lui apprend qu’elle hypothèque Lorette. Le chemin de croix commence.
Mais à Bordeaux, Madame de Vellepeux, noble appauvrie, lui remet 7000 francs.
C’est au cours de ce voyage que Julia Maurin, sa biographe, la rencontre en la cathédrale de Saintes. Voici ce qu’elle en écrit. Elle découvre deux femmes en prière (Pauline et Maria) la plus âgée reflète, laisse paraître un je ne sais quoi de mystérieux et de rayonnant. Julia Maurin ose la rencontre, elle est accueillie par un sourire rayonnant. La conversation s’engage dans la confiance, Pauline lui confie sa vie, ses joies, ses peines et surtout ses projets. Julia est conquise et décide de la rejoindre à Lorette pour partager son idéal de vie. Pauline lui avoue : “Je suis une voyageuse dont l’unique bagage est la croix”. Elle va porter ce bagage jusqu’à sa mort. A la Rochelle, Pauline rend visite à un ancien Lyonnais et ami, Mgr Villecourt qui lui remet une offrande. Il lui conseille de faire valoir ses droits, il reconnait qu’on lui doit aide en raison de l’œuvre de la Propagation de la Foi. C’est le premier soutien de l’Eglise, beaucoup lui remettront une lettre de soutien pour appuyer ses demandes d’aumônes.
De Marseille, elle écrit : “J’irai de ville en ville. Le Seigneur m’apprend peu à peu à pratiquer la pauvreté qui forme fond des mystères de ma vie”.
Dans tous les lieux où le Rosaire Vivant est implanté, elle est accueillie avec joie. Elle reçoit un accueil chaleureux, des encouragements et quelques petites offrandes. Ses recettes sont bien maigres face à une dette qui paraît sans mesure. Le 1er mai 1849 Pauline lance un SOS à ses chers associés du Rosaire : “à l’heure où vous vous disposez à offrir des couronnes de fleurs à Marie, je viens vous parler du faisceau d’épreuves dans lequel, depuis 3 ans, je suis enlacée comme une pauvre brebis prise par sa laisse et vous appelle, au nom de la charité, à me dégager sans vous blesser vous-mêmes”.
7. La bataille contre les créanciers
Pauline Jaricot arpente la France entière pour collecter des fonds et rembourser la dette liée à l’usine de Rustrel, qu’elle s’est personnellement engagée à honorer. Les années 1849, 1850 et les suivantes sont consacrées à de nombreux voyages pour faire appel à des donateurs. Elle est parfois vivement rejetée au sein même de l’Église.
Le chemin de croix de Pauline
Pauline se repose à Lyon auprès de ses Filles de Marie avant de reprendre le bâton de mendiante. C’est à Paris qu’elle se rend, accueillie par Sophie Barrat (Sainte) chez les Dames du Sacré-Coeur à qui elle confie sa peine et ses angoisses. Certains dignitaires du clergé lui conseillent alors de faire valoir ses titres de fondatrice de la Propagation de la Foi en vue d’obtenir une aide de l’oeuvre pour effacer ses dettes et sauver Rustrel. On lui refuse alors le droit de se dire la fondatrice de la Propagation de la Foi et en conséquence de recevoir une aide en prétextant que cette crise exceptionnelle même serait faite au détriment des Missions !
Premier refus… Le calvaire est long et dur à gravir comme en témoigne Maria Dubouis, son infatigable compagne.
“Notre mère faisait pitié à voir, on ne lui faisait ni la liberté de pleurer ni la possibilité de réfléchir. Certaines personnes riches la tourmentaient du matin au soir pour qu’elle les remboursât. Les pauvres gens ne l’accablaient pas ainsi, eux ! Ils pleuraient avec elle et lui disaient de bonnes paroles pour l’empêcher de s’inquiéter à leur sujet, ce qui lui per ait le coeur plus que les reproches des gros créanciers.”
Pauline livre sa version de la situation dans une lettre du 17 novembre 1851 :
“Les croix les plus douloureuses et qui étonnent un peu notre faiblesse ce sont celles qu’avec de bonnes intentions nous touillent des amis de Dieu. Il faut encore les aimer puisqu’elles sont choisies de Dieu pour nous sanctifier et surtout sanctifier les oeuvres dont nous avons l’honneur d’être chargées. Je crois que ces croix-là sont toutes d’or et de pierreries.”
De tels sentiments signent la marque de la sainteté de Pauline.
Des bienfaiteurs sur la route
Elle se rend à Montpellier en août 1848 puis va à Rustrel, elle admire les lieux et se rend compte de la possibilité de réaliser, malgré tout, son usine modèle.
A Tours, elle rencontre le “saint de Tours” Léon Dupont qui décide une souscription.
A Chavagnes en Vendée en août 1850, elle est heureuse d’épancher son coeur auprès de Mère Saint-Laurent, supérieure des Ursulines. Sa première lettre inaugurant une longue relation épistolaire date de 1834, la 150e sera écrite en 1861.
Autres bienfaiteurs rencontrés, le comte et la comtesse de Bremond, appuis précieux par leurs offrandes et surtout leur soutien moral et ce jusqu’à sa mort.
Pauline passe à Paris, Nantes, Angers et revient à Lyon pour se ressourcer et soutenir ses Filles de Marie.
Nouveau départ de la mendiante en novembre 1851. Paris, Paray-Le-Monial, Moulins où elle est reçue par le comte d’Orsay, Tours avec la comtesse de la Valette. Les dons sont précieux.
Elle se dirige vers le Nord : Cambrai, Lille et revient à Paris où elle rencontre Mgr Fornari qui lui demande de faire valoir son titre de fondatrice de la Propagation de la foi “une oeuvre aussi intéressante et utile”, dit-il.
Elle est reçue par la reine Marie-Amélie qui lui remet son offrande.
Elle s’entretient avec Mgr Emmanuel Verroles, vicaire apostolique en Mandchourie qui écrit :
“Avant tous les autres missionnaires et sentinelles perdues de l’Extrême-Orient qui ne vivons, qui ne travaillons que par la Propagation de la Foi, cette oeuvre admirable sortie de vos mains, de votre coeur ; avec quel sentiment de gratitude et de bonheur ne devons-nous pas vous aider aux jours de votre détresse causée par votre charité, vous Mademoiselle, que j’allais appeler Mère de nos missions”.
Il donne 6 francs, c’est l’obole de la veuve, malgré la pénurie qui est la sienne.
A travers toute la France on publie de nombreux appels aux associés du Rosaire. Julia Maurin elle-même publie un mémoire de l’oeuvre de Rustrel qui provoque chez Pauline la “confusion du néant”. Elle dirige une collecte avec l’assentiment de l’évêque mais au cours de la réunion un émissaire remet un avis du Conseil central de Paris qui notifie que Pauline est une intrigante et qu’elle usurpe son titre de fondatrice pour restaurer sa fortune. C’est un comble, c’est un échec, la réunion coupe court, c’est un calvaire qui se dessine.
8. Pauline voyage et appelle à l’aide
Au début des années 1850, Pauline est ruinée. Avec Julia Maurin et Marie Dubouis, elle continue de voyager pour solliciter de l’aide. Nombreux sont ceux qui l’abandonnent, y compris même parmi ses « filles » qui vivaient à Lorette.
Le poids de la dette
La dette est toujours là, omniprésente, Pauline entreprend une nouvelle tournée dans l’Ouest. Marie Dubouis nous laisse imaginer ce périple.
“Dans un grand sac de toile que je portais sur le dos se trouvaient deux coussins et une couverture avec lesquels je tâchais de faire une couchette à ma pauvre mère pour la nuit, puis nos hardes, les livres et deux médaillons de fonte qu’elle aimait à montrer pour prouver la belle qualité du minerai de Notre-Dame des Anges. Dans un sac noir que je plaçais sur mon bras gauche je mettais les papiers d’affaires, des médailles, des croix, des chapelets que notre mère distribuait à ses compagnons de route et soutenais du bras droit notre mère qui, très fatiguée, s’appuyait de tout son poids. Je me désolais des privations et des fatigues qu’elle acceptait, elle, avec gaité comme si elle n’en eu pas souffert.”
Pauline est forte comme en témoigne cet aveu :
“Quoique le dernier aille d’un bout à l’autre de la France répétant tous les mensonges que renferment les trésors de ma malice, je suis encore dans la barque si furieusement ballotée par la tempête mais non encore submergée.”
Au curé d’Ars, Pauline confie :
“Je suis toujours étendue tout entière sur la croix, je combats avec peine”. Le curé d’Ars lui répond : “Ma soeur, Dieu a permis cette grande épreuve et votre foi l’a acceptée. Attendez le ciel pour comprendre les desseins de notre Maître, toujours si bon malgré ses rigueurs apparentes. Là-haut il nous dira ses pourquoi, et alors bien-sûr, nous lui dirons de tout notre coeur : merci.”
Pauline sillonne toute la France, ses forces ne lui permettent plus de continuer. Elle charge Julia Maurin de partir quêter avec un mémoire décrivant l’oeuvre des ouvriers.
Cette dernière rencontre le comte de Chambord qui lui promet de l’aider, puis Frédéric Guillaume empereur de Prusse qui lui dit que tout protestant qu’il fut, il la soutient et lui remet 1500 francs et un laissez-passer pour voyager gratuitement. Ensuite à Vienne, Julia rend visite à l’empereur François Joseph qui fait un don de 500 francs. Elle part en Angleterre où elle est accueillie par Mgr Wiseman, archevêque de Westminster, par Mgr Handrew, par Mgr Gillis à Edimbourg, que Pauline avait aidé financièrement à fonder un couvent d’Ursulines. L’archevêque de Dublin organise une collecte. John Henri Newman écrit : “Cette emprise est au-dessus de mes éloges, le nom de Mademoiselle Jaricot est à lui seul un appel direct et tout puissant à l’intérêt et au concours de tous les catholiques de la Terre.”
Le Vicomte Stuart écrit une lettre de soutien et offre son aumône.
Les quêtes s’achèvent, c’est lé.puisement. Le 17 janvier 1851, Pauline confie à Mère Saint-Laurent : “Je suis comme une personne qui serait sur un puits de 300 pieds, suspendue par un seul cheveu et cela depuis cinq ans.”
Ce rêve ouvrier s’envole avec la vente de Rustrel le 12 mars 1852. Une partie seulement de la dette va être soldée avec la vente de l’usine. A Lorette, c’est la misère, les filles se découragent Il n’y a plus d’activit. rentable, il n’y a plus d’avenir, elles partent les unes après les autres, il n’en reste que quatre :
“Je suis bergère sans brebis” dit-elle. Face à cette situation, elle ajoute : “le personnel de la maison, réduit à quatre personnes exige comme pauvreté que les prières et le service soient simplifiés le plus possible. Nous ne pouvons plus faire de feu cette année si ce n’est pour les chauffe-pieds destinés à chacune. La brièveté des jours réduit le travail à presque rien et l’huile pour l’éclairage est d’une chèreté telle que nous sommes obligées de réduire aussi le nombre de lampes à la seule lumière de la chapelle et à celle de la cuisine. J’ai pensé alors que les prières qui se faisaient le jour pourraient être reportées durant cette saison de misère au coucher du soleil jusqu’à la fin de la soirée.”
Malgré ce dénouement, voici le témoignage de l’honnêteté. poussé à l’extrême. Une amie de Pauline lui fait livrer 400 kg de charbon pour passer l’hiver. Quelques temps après elle s’informe sur la situation et apprend qu’il ne reste plus de charbon, il a été vendu pour solder les dettes ! C’est à peine croyable !
Le 25 février 1853 Pauline est inscrite sur la liste des indigents de Saint-Just. En 1855, une personne lui donne quelques francs pour ses bonnes oeuvres. Elle lui répond : “Monsieur je ne fais plus de bonnes oeuvres, si vous le permettez ces 6 francs me procureront du pain !” C’est vraiment la misère.
Un nouveau passage vers Fourvière
Pour faire face à cette situation, elle accepte de vendre à des brocanteurs le mobilier, pièce par pièce ainsi que les objets d’art. C’est le dénuement total. C’est la misère qui règne et les dettes qui demeurent. Il faut vendre Lorette, on en affiche la vente le 28 août 1852. Suite à un recours, on lui accorde 15 mois de répit. La Providence intervient pour la sauver du naufrage. On suggère à Pauline la construction d’un escalier dans sa propriété, escalier qui conduirait les fidèles et les pèlerins directement à la chapelle de Fourvière, moyennant 5 centimes. L’ouvrage se termine pour la fête de l’Immaculée Conception le 8 décembre 1852, jour de l’inauguration de la Vierge dorée. Il y a plus de 1000 personnes qui montent à Fourvière, et ce tous les jours.
Le passage lui rapporte 15 000 francs ; c’est une garantie pour solder ses dettes et éviter la vente de Lorette. Le 5 novembre 1853 Pauline écrit :
“Ma pauvre barque toute agitée depuis 1845 semble moins près du naufrage. Je suis comme certaine que la maison et le chemin ne sont plus expropriés.”
Une voisine de la propriété de Lorette mal inspirée, flaire une source de revenu et projette de faire construire à son profit un escalier plus proche de la montée des Chazeaux, donc plus aisé pour les pèlerins. Pour que l’escalier débouche sur l’esplanade, il faut franchir un mur qui appartient à Pauline. Malgré la justice qui condamne un tel projet, on viole la propriété en 1856, pendant que Pauline est à Rome. Elle écrit à Mère Saint Laurent :
“Voici mon dernier mot aux propositions qui me sont faites d’ouvrir un mur pour que le chemin projeté et concurrent puisse aboutir à Fourvière. Si l’on veut passer et que l’on se charge de mes dettes, j’abandonne tout, même Lorette. Je me retirerai contente d’avoir accompli cet acte de justice. Mais sans cela, je compte sur Dieu et ne consens à rien.”
9. « Mon seul bonheur est la croix »
Pauline est ruinée. Elle a fait appel à tout son réseau et de nombreuses portes se sont fermées, souvent face aux médisances de ses contemporains, à Lyon. Au cours de ses dernières années, elle révèle plus encore la puissance de son âme, fidèle dans l’épreuve.
Méfiance et médisances
Pauline a été trompée dans l’affaire de Rustrel. Elle est désormais très méfiante face à la duplicité de ses interlocuteurs.
La commission de Fourvière créée le 7 mars 1853, avait pour but l’édification d’un sanctuaire pour augmenter la capacité d’accueil des pèlerins, la chapelle étant devenue trop petite. Pour cela, il faut acquérir la propriété qui jouxte la chapelle côté nord, propriété qui appartient à Pauline. On lui propose l’achat à prix modique mais elle refuse, car le rapport ne couvrirait pas ses dettes : elle pense toujours à privilégier les prêteurs qui lui avaient fait entière confiance. Chat échaudé craint l’eau froide.
Lors de son dernier voyage à Rome en 1856 pour rencontrer Pie IX, elle se plaint des imputations de malveillances, de mesures vexatoires à son égard et surtout du refus de toute aide de la part de l’œuvre de la Propagation de la Foi dont elle est la fondatrice. En exemple on lui rapporte qu’au cours d’une réunion, des propos blessants ont été prononcés contre elle ; elle même les transcrits dans une adresse à ses ennemis.
« – Il faut écraser Mademoiselle Jaricot.
– Messieurs, laissez donc mourir en paix cette pauvre fille et attendez pour marcher sur elle qu’elle soit couchée dans la tombe.
– Il faut qu’elle périsse et que tout ce qu’elle a fait soit détruit… Elle a trop fait de folies, il faut en finir.
– Si c’est réellement à Mademoiselle Jaricot que vous en voulez, laissez au moins à ses amis malheureux la ressource du chemin qui a excité tant de convoitises. De plus, sachez qu’il n’est pas nécessaire que vous fassiez beaucoup d’efforts pour écraser la pauvre fourmi nommée Pauline-Marie Jaricot. »
Voilà sans doute le cri de la souffrance qu’elle a dû confier au pape. Pie IX écrit alors au cardinal de Benalete une supplique pour qu’il demande au Conseil de la Propagation de la Foi à Lyon de faire en toute justice pour effacer la dette de Rustrel… Est-ce possible ? Le conseil refusera toujours sur les mêmes motifs. C’est le troisième refus ! comme la troisième chute de Jésus avant d’arriver au calvaire.
Autre détail révélant une âme de sainte : Pour payer son voyage à Rome, une personne lui remet 300 francs. Avant le départ, Maria lui demande de l’argent pour régler les frais… Il ne reste alors que 100 francs, le reste ayant déjà été donné à un petit prêteur, et d’ajouter « la Providence y pourvoira ». Et elle y a pourvu.
Les inscriptions du scapulaire de Pauline
Tout a été entrepris pour sauver l’oeuvre des ouvriers de Lorette, il ne reste plus qu’à s’en remettre entre les mains de Dieu comme en témoigne cet acte d’offrande retrouvé dans le scapulaire de Pauline à sa mort.
Voici quelques extraits de cet abandon total :
« Mon espérance est en Jésus »
« Mon seul trésor est la croix »
« La part qui m’est échue est excellente… »
« Je bénirai le Seigneur en tout temps… »
« Je vous adore volonté de mon Dieu… »
« Vos voies sont inconnues mais conduisent à la vie. »
« Perle précieuse de l’Évangile que je perde tout pour vous posséder ».
« Que m’importe donc […] que vous m’ôtiez les biens terrestres, la réputation, l’honneur, la santé, la vie, que vous me fassiez descendre par l’humiliation jusque dans le puits de l’abîme le plus profond, que m’importe que je rencontre dans ce puits non l’eau mais la boue, que je sois plongée jusqu’au-dessus de la tête si dans cet abîme je puis trouver le feu caché votre céleste amour »
« Oh ! Mille fois heureuse serai-je si je peux dire en mourant pour vous et pour mes frères : c’est pour cela que je suis née ma tâche est accomplie »
Pauline en toute lucidité, se prépare à quitter cette terre où elle a oeuvré uniquement pour la gloire de Dieu. Elle arrive au Golgotha dépouillée de tout mais riche d’un habit de sainteté tissé pendant plus de 60 ans au bénéfice de la mission par l’oeuvre de la Propagation de la foi, celle du rosaire vivant et celle des ouvriers de Rustrel.
L’ultime étape
Pauline est prévenue de sa fin. Le 3 décembre, elle communie et reçoit l’extrême onction pour la troisième fois. À Maria elle dit : « Ma soeur, récitons le Te Deum et le Magnificat pour remercier le bon Dieu ».
Le 15 décembre elle rédige une « note d’objets » attestant de la propriété de ses filles de leur mobilier, de leur linge « afin de ne pas être vendus pour éponger ses dettes » : quelle délicatesse !
Le 1er janvier « Mes bonnes soeurs, appliquez-vous toujours à faire la volonté de Dieu en toute chose ». Elle bénit ses soeurs : « Que la croix de Jésus vous garde et vous protège contre tous vos ennemis visibles et invisibles ». Au prêtre qui l’assiste : « Oui, mon Père, je pardonne de tout mon coeur et sans exception à toutes les personnes qui m’ont fait de la peine, et je demande au bon Dieu d’avoir dans le ciel un droit particulier sur leur salut ».
Agonie
À une visiteuse, elle confie : « Irai-je au ciel ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis au bon Dieu. Il me mettra où il voudra, je suis entre ses mains ».
À Maria : « Oui, c’est inconcevable ce que je souffre ! »
Le 8 janvier elle est harcelée par le démon, on l’entend crier : « Sale bête ! Retire-toi ! Moi je crois et j’aime. Toi, tu n’aimeras jamais ».
Ses derniers mots : « Ô oui, Marie. Mère, ô ma mère, je suis toute à vous ».
Elle expire le sourire aux lèvres à l’aube du 8 janvier 1862 à 7h du matin.
Maria, quittant Lorette, emporte le coeur de Pauline conservé actuellement à Saint-Polycarpe. Ses restes ont été transférés en 1935 à Saint-Nizier, sa première paroisse.
Une vie si riche ne peut être qu’évoquée. Pauline emporte avec elle le mystère de toute vie humaine, vie qui n’a de prix qu’aux yeux de Dieu, qu’à la mesure de son amour comme la Croix qui a été « l’artifice de Dieu pour montrer son amour et le Saint-Esprit n’a qu’un rôle, nous révéler cet amour infini pour chacun de nous » (Joseph Belloni, sculpteur de la basilique de Fourvière).



