Publié le 07 janvier 2026
Mmes et MM., chers amis, chers frères et sœurs, merci de votre présence à cette traditionnelle cérémonie des vœux, qui est aussi l’occasion de nous rencontrer, d’échanger, nous qui, d’une façon ou d’une autre, nous efforçons d’être au service du bien commun dans cette région lyonnaise (sans oublier le Roannais qui fait partie du diocèse !)
Merci à tous ceux qui ont préparé ce moment, toute l’équipe de l’archevêché, mais aussi les membres (bénévoles) de la fraternité Magnificat, les scouts, et Frédéric et Christelle (colocataires de Lazare) qui ont assuré le fleurissement.
Lorsqu’on présente des vœux, en principe on se souhaite du bien. Se souhaiter du bien, ça résonne avec la notion de bénédiction (qui vient du latin benedicere : dire du bien). Si donc je demande à Dieu de vous bénir, c’est que je vous souhaite du bien.
Se souhaiter du bien, dans le contexte actuel, ce n’est pas du luxe. Car notre société va mal. Je ne ferai que citer ici la précarité grandissante (le rapport du Secours Catholique sur l’état de la pauvreté en France en 2025 montre en particulier l’augmentation des mères seules en situation d’extrême pauvreté), la délinquance, le narcotrafic, la surpopulation carcérale, le dérèglement climatique, la natalité en berne, la consommation en forte hausse d’anxiolytique et plus largement le manque d’espérance, l’endettement abyssal de la France, le désarroi des agriculteurs, etc., sans parler du contexte international, des guerres, du terrorisme ou des actes antireligieux.
Et je vois bien, lorsque j’ai l’occasion d’échanger avec les uns et les autres, combien vous êtes lucides sur la situation actuelle, et combien vous cherchez, dans le cadre de vos responsabilités ou engagements, et avec les contraintes qui sont les vôtres, combien vous cherchez à faire en sorte qu’il y ait dans notre région, moins de violence, d’injustice, de précarité, de sans-abrisme, de pollution, etc.
Plusieurs d’entre vous ici représentent les corps constitués de notre territoire ou de notre pays, qui est un pays laïc. Votre présence aujourd’hui à l’archevêché – présence que je salue – signifie que vous prenez en compte la réalité du fait religieux dans notre société, ce qui est conforme à la laïcité.
Nous avons fêté récemment les 120 ans de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Je remercie M. le maire de Lyon d’avoir organisé une conférence – table ronde à cette occasion. Je salue les représentants des autres religions ou autres confessions chrétiennes avec qui nous avons aussi organisé un événement à l’occasion de cet anniversaire.
Nous sommes d’accord, je pense, sur le fait qu’il est bon que les cultes soient séparés de l’Etat, afin que celui-ci puisse être neutre. Cela ne signifie pas que les religions n’ont pas leur place dans la société française. Je pense même qu’elles ont un rôle essentiel à jouer.
Dans ce contexte qui est morose, mais dans lequel on trouve aussi de beaux signes d’espérance, je voudrais vous partager quelques réflexions sur ce que la religion chrétienne, et plus largement les religions, peuvent apporter à notre société aujourd’hui en France.
Ce qui spécifie le discours religieux, c’est la question de Dieu. Dans le contexte de la laïcité à la française, on a tendance à dire : il s’agit d’une croyance, c’est donc hors sujet. Personnellement, je ne pense pas qu’évoquer la question de Dieu soit contraire à la laïcité ; même si j’ai bien conscience que certains pouvoirs autoritaires peuvent instrumentaliser le nom de Dieu à des fins politiques. Mais on ne peut pas non plus faire de l’athéisme une sorte de religion d’Etat qui s’imposerait à tous sans discussion.
Je vous rassure, en évoquant la question de Dieu, je n’entends pas vous faire un exposé sur la foi chrétienne – ce qui serait confessionnel – je ne fais qu’évoquer l’existence d’un principe unique qui précède tout ce qui existe, ce que nous appelons un Dieu créateur.
L’éclipse de Dieu que connait notre société postchrétienne – mais qui n’est finalement à ce jour qu’une parenthèse dans l’histoire de l’humanité – n’est peut-être pas sans lien avec les nombreuses crises que nous connaissons aujourd’hui.
Une des caractéristiques de la société postmoderne est l’autonomie du sujet. Cette autonomie a des aspects positifs bien sûr, mais elle semble vouloir aller toujours plus loin, affectant les différentes relations qui caractérisent la vie humaine : relation à la nature, aux autres, à soi-même et à Dieu.
L’homme postmoderne se pense comme un être existant par lui-même. Il n’ignore pas ce qu’il doit à ses parents, à son éducation, à la culture de son époque mais il revendique d’être son propre maitre, et donc de décider par lui-même, ce qu’il doit penser, ce qu’il veut faire, et aussi ce qu’il est.
A juste titre, il attache beaucoup d’importance à sa liberté, mais il a tendance à se penser comme le créateur de sa propre liberté. Sa liberté n’est pas une « liberté pour… », une « liberté en vue de… » ; elle n’est pas finalisée par autre chose qu’elle-même, elle n’a pas d’autre but qu’elle-même.
Une telle liberté finit par se retourner contre elle-même, et ce n’est pas un hasard si l’on constate aujourd’hui une augmentation massive des addictions. Une fausse conception de la liberté rend esclave. Mais surtout, une telle liberté a perdu le nord. Je veux dire par là qu’elle brouille la question du sens. Une vie sans but, ou une vie dont le seul but serait de profiter un maximum de l’existence, n’a pas de sens. Je fais l’hypothèse que les crises actuelles s’enracinent dans une crise du sens. Il est frappant d’ailleurs de voir combien les nombreux jeunes qui viennent aujourd’hui frapper à la porte des églises sont en quête de sens.
Comme le non-croyant, le croyant, n’ignore pas ce qu’il doit à ses parents, à son éducation, à la culture de son époque, mais il a conscience que son existence vient de plus loin. Il réalise qu’à l’origine de sa propre existence, il y a un don et un appel.
Un don dans le sens où il n’est pas le créateur de son être, il n’est pas son propre dieu, il a reçu la vie. A l’origine de son existence, il y a un don.
Un appel aussi dans le sens où est inscrit en lui ce qu’il est appelé à devenir. Un peu comme une graine dans laquelle est inscrite la plante qu’elle va devenir. Je dis un peu car dans le cas d’une plante, il n’est pas question de liberté. Pour le croyant, en tout cas, la vie est finalisée, elle a une orientation, une destination, elle a un but qui transcende son quotidien. Etant libre, il n’est certes pas obligé de suivre les indications de sa boussole intérieure, mais au moins il a un cap, il sait où est le nord, il peut donner un sens à sa vie.
En réalité, la reconnaissance d’un Dieu créateur, si elle est prise au sérieux, peut bouleverser en profondeur une existence humaine. Nous le voyons aujourd’hui chez tous ces jeunes adultes qui se tournent vers Dieu.
Cette découverte change notre relation au monde, et donc aussi notre rapport à la nature. Sans Dieu, celle-ci prend le risque d’être considérée comme une sorte de matière première, exploitable, transformable, consommable, commercialisable et finalement jetable à volonté. N’est-ce pas ce à quoi nous assistons aujourd’hui ? Le croyant est invité à reconnaitre dans la nature un don du Créateur (la création) et donc aussi un ordre et une finalité à respecter.
La foi en un Dieu créateur change surtout notre regard sur la personne humaine. Si l’être humain tire son origine d’un Dieu qui nous précède et nous dépasse, alors c’est de lui, Dieu, que l’être humain tire sa dignité, et ce n’est pas à nous de mettre une hiérarchie entre les êtres humains, et encore moins de décider qu’une vie ne vaut pas le coup d’être vécue et peut donc être supprimée.
Vous connaissez comme moi toutes les situations où la dignité de la personne humaine n’est pas respectée – il n’y a qu’à se promener dans les rues pour le voir – mais je pense en particulier, en ce début d’année, au projet de loi sur l’euthanasie. Au-delà des arguments qui ont été apportés de part et d’autre, n’y a-t-il pas, en fond de tableau, précisément la question de la transcendance ?
Car si l’être humain n’est qu’un amas de cellules, si le but de son existence n’est rien d’autre que de finir dans une tombe, si nous sommes sûrs que rien ne subsiste de lui après la mort, si nous sommes certains que toutes les philosophies et les traditions religieuses qui, depuis des millénaires, ont considéré que l’être humain avait une dimension corporelle et une dimension spirituelle immortelle, si nous sommes sûrs qu’elles se sont trompées, alors peut-être… peut-être faut-il encourager les plus faibles d’entre nous à demander la mort, peut-être faut-il soulager leur douleur en les supprimant. Mais pourquoi cette vision matérialiste et nihiliste de la personne humaine devrait-elle s’imposer au risque de déshumaniser encore un peu plus notre humanité ?
N’avons-nous pas plutôt besoin d’un sursaut d’humanité et de solidarité pour accompagner, par des soins palliatifs respectueux de la vie dans toutes ses dimensions, ceux qui sont fragilisés par le grand âge ou la maladie ?
Reconnaitre que la vie humaine ne vient pas du hasard et n’est pas destinée au néant, évite d’avoir une vision purement fonctionnaliste de la personne humaine. Aujourd’hui dans notre société libérale et technicienne, nous avons tendance à tout considérer en termes de production et de valeur marchande. On demande par exemple aux associations de comptabiliser et d’évaluer financièrement les heures de bénévolat. Dans un tout autre domaine, on échange des ressources minières contre un accord de paix. L’être humain devient un produit. On voit réapparaitre le trafic d’esclaves, le trafic d’organes, le commerce des mères porteuses. Sans aller jusqu’à ces excès, la vie d’une personne a tendance à être évaluée en fonction de critères comptables, comme son niveau de salaire, son compte en banque, ou son nombre de followers. Et ainsi se perd peu à peu la dynamique de la gratuité et du don.
Lorsque l’être humain perd de vue qu’il y a un don à l’origine de son existence, et que lui-même ne pourra s’accomplir que dans le don désintéressé de lui-même, alors c’est la loi de la rentabilité, de la concurrence impitoyable, et finalement la loi du plus fort qui s’impose. L’actualité internationale nous en donne aujourd’hui une triste illustration.
Ce que les religions ont à apporter dans notre société actuelle, c’est une invitation à relever la tête, à prendre de la hauteur, à laisser monter en nous les grandes interrogations existentielles, à ne pas zapper la question de Dieu, à reprendre conscience de la dignité de toute personne humaine, à sortir de l’engrenage infernal de la consommation, à arrêter de croire que le bonheur consiste à se faire plaisir, et surtout à laisser jaillir du profond de notre être le désir de nous tourner vers les autres, de faire du bien, et même de nous donner.
Vous me direz, à l’époque où les croyants étaient largement majoritaires, tout n’était pas rose, et les injustices ne manquaient pas. C’est vrai ; il faut avoir le courage de le reconnaitre. Il ne faut pas oublier la façon dont l’Evangile a fait émerger la conscience de la dignité de toute personne humaine, ni l’immense élan caritatif inspiré par l’Evangile depuis des siècles, mais il faut reconnaitre que les chrétiens n’ont pas toujours été à la hauteur du message qu’ils annonçaient.
Il faut dire aussi qu’on peut être non-croyant et ne pas s’engouffrer dans les impasses que je viens de décrire, pour au contraire faire de grandes et belles choses au service de l’humanité.
Cela m’amène, en conclusion, à faire deux remarques :
La première, qui n’est pas une justification mais un élément de compréhension, c’est que, s’il s’efforce de vivre en cohérence avec ce qu’il annonce, le chrétien authentique a conscience de toujours être en-deçà de l’exigence évangélique. Il a conscience d’être lui aussi destinataire de l’appel à la conversion qu’il transmet, et il sait que cette conversion n’est jamais réalisée une fois pour toutes.
La deuxième remarque, qui est une conviction, c’est que s’il fallait que nous professions tous le même credo avant de nous mettre ensemble au service du bien commun, cela pourrait prendre des siècles. La diversité de nos responsabilités, de nos prérogatives, de nos convictions politiques, philosophiques ou religieuses, de notre vision du monde, cette diversité ne doit pas nous empêcher de nous mettre ensemble au service de la société ; pourvu qu’un dialogue soit possible, un dialogue qui n’élude pas les grandes questions existentielles, à commencer par celle de la transcendance sans laquelle la personne humaine est comme amputée d’une dimension essentielle de son être.
Mesdames et messieurs, chers amis, je vous souhaite une belle année 2026, à vous et à tous ceux qui vous sont chers. Merci pour votre dévouement au service du bien commun. Je vous souhaite du bien ; je souhaite du bien à notre vie commune, à notre société, à sa cohésion, à son unité. Que Dieu vous bénisse.